A propos
radical chic

Cadeaux jetables

Cette année je suis presque surpris de ne pas revoir les pubs pour les opérateurs de portable qui m'avaient tant énervé l'an passé, ces incitations à balancer des SMS à tout son répertoire avec les mêmes voeux pourris, ou pire, de le faire en image. Mais si les opérateurs se sont fait relativement discrets, c'est qu'ils ont laissé leur place aux vendeurs de gadgets.

Jamais dans le métro je n'ai vu autant d'affiches ressemblant à des pages de catalogue conforama agrandies 20 fois, avec la même laideur objective du packshot entouré de couleurs criardes, au point qu'il est aujourd'hui impossible d'ignorer le prix d'un ordinateur portable avec écran 15,4 pouces, d'un appareil photo numérique 5 mégapixels ou de n'importe quel baladeur MP3 (baladeur, j'adore ce mot, tellement années 80) ; et à chaque fois les détails techniques prennent plus de place, au point que je vais finir par regretter ces pubs à l'ancienne où l'on noyait le produit (merdique) dans un flou artistique.

Le plus triste c'est qu'il est impossible aujourd'hui de penser à faire un cadeau collectif sans voir un ipod ou un appareil numérique sortir du paquet à la fin de la soirée (surtout pour les trentenaires) ; ce n'est pas que ces gadgets soient inutiles, mais personne ne s'inquiète de leur caractère complètement jetable. Dans deux ans, la moitié des appareils photos aujourd'hui vendus seront bons pour la poubelle, parce que leur écran aura lâché, que la batterie sera crevée ou que l'utilisateur aura fini par s'inquiéter du délai irréel entre la pression du doigt et la prise de la photo, et voudra absolument un nouveau modèle ; pendant ce temps je continue à pouvoir prendre (et rater) des photos avec un appareil vieux de 25 ans, du moins tant qu'il sera possible de trouver des pellicules film.

Donc les cadeaux que l'on nous a incité à faire, et que l'on nous incite aujourd'hui à revendre (pas de complexes) sont de plus en plus merdiques, et viendront encombrer les fonds de tiroir comme nos premiers portables ; qui n'a jamais senti cette étrange nostalgie devant ces téléphones-frigos qui nous faisait pâmer il y a à peine cinq ans, et que l'on regarde aujourd'hui comme les Allemands de l'Est leurs vieilles Trabant ?

Le niveau baisse

Mon sujet démagogique favori, illustré grâce à Saki : un extrait d'une copie de seconde comme on les imagine, avec une vive compréhension du sujet.

Tout cela pour ma proposition provoc de l'année, un blog de copies pourries (mais certains élèves pourraient faire exprès d'en rajouter pour gagner la publication).

Pause bien méritée (d'abord)

Plus de connexion internet (ou presque), donc pas de blog du mercredi ; que ceux qui sont en vacances se déconnectent et que ceux qui sont au boulot, dans cette ambiance de relâchement généralisé, ne fasse pas semblant de bosser et sortent revendre leurs cadeaux de Noà«l (merci Libé de faire de la pub à Ebay) ou aller voir des films.

Et quel charme rustique que de se voir avec une ligne presque coupée, un débit de 2 kbs/s comme au bon vieux temps du modem ; j'avais oublié cette position du guetteur devant une page qui s'affiche ligne par ligne. En tout cas, Noos (et leur hotline de voleurs) c'est de la merde, vivement que je change de fournisseur.

Les fêtes

C'est peut être parce que je vieillis, mais cette année je trouve que les fêtes n'ont vraiment rien de désagréable. Jusqu'ici, si je ne pouvais pas vraiment me plaindre des soirées familiales elles-mêmes, j'étais toujours mal à l'aise dans la course à l'engraissement physique et à l'accumulation de merdes vraiment trop chères mais qu'on paye en fermant les yeux parce qu'on est à la bourre ; et encore plus gêné par ce simulacre d'amour universel déversé par tous les canaux possibles : ces images de bonheur familial retouchées par la pub m'ont toujours paru plus obscènes que les actrices porno en tenue de père noà«l (not safe for work, comme on dit).

Cette année, si je pense toujours plus ou moins comme le titre la Décroissance, "Moins de cadeaux, plus de fraternité", tout cela m'indiffère, je n'ai plus la force de râler contre ce système. Pire, je suis content de faire des cadeaux (des vrais) et de profiter de l'organisation ultra rodée des grands magasins (même si comme le note Phersu, "aux Galeries Lafayette (…) les cent "Laquais" (sic) habillés en pages avec perruques, qui doivent porter les colis de dames parfois agressives ne peuvent que heurter nos sensibilités égalisatrices."). Et je suis jouasse de manger du foie gras sans penser aux traitements horribles subis par la bête, et aujourd'hui j'apprécie vraiment la neige qui tombe, sans aucune pensée coupable pour ceux qui vivent dehors. Bref, cette année, je suis d'humeur suffisamment égoïste pour profiter des fêtes. Peut-être que ça passera ?

De coup, je n'ai même plus envie de chercher des billets anti-fêtes sur les blogs des autres ; je devine par expérience qu'ils doivent se compter par centaines, et je sais à peu près ce qu'ils contiennent puisque j'aurais pu en écrire un moi-même. Bref, je m'en fous, et d'ailleurs c'est presque inquiétant de voir combien nous ne sommes pas attentifs aux discours qui ne rentrent pas dans notre cadre de pensée…

Les relégués

Un an après l'obscénité du tsunathon, il est de bonne guerre de revenir sur la plus grande démonstration de générosité du village global. Pour faire taire les critiques, qui auront beau jeu de rappeler qu'il y a vraiment eu des morts et que cet argent, même mal géré, aura servi à quelque chose, je leur concède ces deux points : mieux vaut trop de générosité que pas assez.

Pour le reste, je suis assez d'accord avec Libé qui met en miroir l'avalanche de thune destinée à l'Asie du Sud Est, et l'absence presque complète (full disclosure : la mienne y compris) de générosité concernant le séisme au Pakistan.

La Croix-Rouge aura beau rebaptiser cette zone "Asie Centrale" et mettre en avant des images pietà-esques, le réveil des consciences est difficile, et ne reste en dernier recours que la culpabilisation, qui n'est jamais la meilleure façon de mobiliser efficacement les gens. Enfin, pour que cela soit pire, la limite de la solidarité privée amène la limite de la solidarité publique ; des opinions indifférentes font des gouvernements peu pressés d'abonder aux fonds d'urgence de l'ONU.

Donc je repense à ce qui m'avait dérangé à l'époque ; cette générosité par émotion, par grande cause nationale, ce genre de pulsion qui balaye tout et s'auto-entretient, la nécessité de l'identification avec ces touristes, victimes minoritaires mais qui-auraient-pu-être-nous, et enfin ces fleurs que les médias ont jeté à l'opinion, vous êtes tellement généreux, c'est magnifique (et honte à MSF qui a cassé le beau joujou de la grande cause). Une fois l'orgie d'amour et de compassion passée, on s'arrête là.

La différence entre l'Asie du Sud-Est et le Pakistan, c'est un peu l'opposition téléthon-sidathon, d'un côté des gentils enfants victimes d'un destin injuste, et de l'autres des pédés-drogués qu'il faut ne pas trop mettre en avant si on veut émouvoir les gens. Car tout fonctionne dans une vision binaire : il y a les gentils thaïlandais et les moins gentils pakistanais, les gentils myopathes et les moins gentils drogués, les gentils pauvres victimes des fermetures d'usines et les moins gentils RMIstes qui sont des flemmards ; à certains, la compassion, à d'autre la fermeté ou l'oubli.

Bref : les pakistanais n'ont qu'à pas être musulmans, ni porter des habits traditionnels pas super seyants, ni vivre dans des montagnes où il n'y a jamais de touristes ni de journalistes, bref ils pourraient être un peu plus télégéniques, et faire un effort pour nous émouvoir ou au moins nous distraire. Sinon, comme pour les pédés séropos et les pauvres glandeurs, ils n'ont qu'à être un peu plus responsables, non ?

Le podcast

Il y a deux choses qui me gavent dans le "phénomène" des blogs ; d'abord le discours "anti", venant souvent de la presse, qui voit dans cette activité un délire égocentrique et à la limite dangereux pour la démocratie (déjà évoqué et ), et de l'autre côté le métablogging, ou discours des blogueurs sur les blogs, qui consiste le plus souvent à se pignoler virtuellement en ayant l'impression d'être à l'avant garde d'une révolution.

Autant dire que le foin autour du podcast de Lemeur chez Sarkozy, dont tout le monde parle, a quelque chose de pénible, mais en même temps il me parait difficile à ignorer, tant il concentre les dérives du délire "blogotriomphaliste", selon une expression empruntée (je ne sais plus) à Versac ou à Emmanuel.

C'est d'abord le morceau de vidéo (podcast = vidéo en ligne sur un blog) lui-même qui énerve, avec sa prétention de réaliser un "évenement". Avant on distinguait l'évènement de l'évènement : il y avait d'abord quelque chose qui advenait, un acte artistique ou politique disons, et ensuite, en fonction de la valeur théorique ou historique de la chose advenue, cela prenait de l'ampleur. Aujourd'hui le marketing nous a habitué à prédire l'évènement au second sens du terme à la sortie de la moindre merde hollywoodienne, et ce mot ne veut plus rien dire.

La vidéo de LLM, que personne n'a le courage de regarder jusqu'au bout tant elle manque d'intérêt, dérange parce qu'elle a cette prétention à l'évènement, plus que par son contenu publicitaire ou grossièrement apolitique. Loïc rencontre le ministre, il n'apprend rien (et surtout pas avec ses déclarations pleines de reconnaissance envers l'internet et les blogs, quelle surprise), mais explique en long en large et en travers que c'est une extraordinaire première, le premier podcast de Sarkozy. On croit rêver. Et Pointblog y voit carrement "un moment important, une date historique", pour la "blogosphère". A peine advenu, cette plate rencontre devient un repère. N'importe quoi.

Alors que tout le monde se met à en parler, on comprend que des blogueurs râlent, sur pointblog et sous la vidéo de Loïc, au point qu'une version détournée apparaisse. Bien sûr, certains sont embêtés de se sentir représenté malgré eux par un entrepreneur habile et qui comme tous les patrons, ne fait pas de politique ; il a beau rappeler qu'il ne représente que lui-même, ce n'est pas vrai, il joue de sa double casquette de patron et de spécialiste/représentant des blogs, car il est celui qui est invité par tous les médias quand ceux-ci font leur numéro hebdomadaire sur le "phénomène des blogs". Mais si ces râleurs luttent pour ne pas être représentés par Lemeur, ils restent dans la fascination pour les blogs ; ils veulent défaire l'évènement et en bonne logique virale (dans laquelle je tombe) ils contribuent à le perpétuer.

Pas grand monde par contre pour revenir au fond : le podcast, c'est de la merde. Il faudrait vraiment se faire chier pour charger ce clip sur un écran de 4 cm et le mater dans le métro. Le podcast, comme le blog, ce n'est qu'un moyen de partage ; s'exciter sur la technique me fait penser à ces gens pathétiques qui ont un énorme matériel hifi et une vingtaine de disques pourris, ou ces blaireaux qui choississent les films en cherchant le son 5.1 qui rendra le mieux sur leur home cinema, t'as vu on entend la balle siffler de gauche à droite.

La déculottée

Entretien musclé, le terme est faible : c'est plutôt une énorme claque dans la gueule que libé se fait à lui-même. La valeur médiatique de Sarko est-elle si forte qu'il faut triompher lorsqu'on a obtenu un entretien avec le Ministre de l'intérieur ? Et malgré cela, quelle idée de publier cette espèce de déroute en rase campagne où trois journalistes nullissimes, s'imaginant pointer les "amalgames", sont réduits à lui servir la soupe et à compter les coups que Sarko leur colle à la gueule, sans être capables un instant de sortir de la posture morale vaine dans laquelle il a réussi à les coincer !

Et ce n'est pas l'éditorial misérable, qui postule poussivement que c'est Sarko – et non pas libé – qui fait du damage control quand rarement son discours n'a été aussi bien mis en valeur dans un journal, qui parviendra à faire avaler cette déculottée. On en vient presque à croire à une opération de propagande subtile, une sorte de pacte July-Sarkozique...

Quelques morceaux de choix :

Est-ce que vous n'avez pas parfois honte de votre manière de réagir aux événements sans aucun recul, et parfois sans beaucoup de réflexion ?
Est-ce une question ou une déclaration militante ? Venant d'un journal dont le manque de recul est une caractéristique, je pourrais prendre votre question comme un hommage ! Pour le reste, je suis un républicain scrupuleux, sans doute moins sectaire que vous.
(suit un exposé de sa politique) Sur toutes ces questions, j'ai exprimé un diagnostic et une vision de notre société. Et vous osez dire que je devrais avoir honte ? C'est vous qui devriez avoir honte de poser une question aussi contraire à l'objectivité la plus élémentaire.
Tout cela, personne ne vous le conteste. (…)

Bravo, il a dû apprécier en connaisseur. Autre extrait réjouissant :

On ne vous interdit pas de parler, vous avez sans arrêt la parole...
Vous êtes sectaires ! C'est d'ailleurs une partie de vos problèmes que ce décalage total entre le côté systématique de votre pensée et l'aspiration du plus grand nombre. Si j'ai des bons sondages, si les gens se reconnaissent dans la façon dont j'ai géré les banlieues, ce serait donc parce que le peuple est stupide ? Vous, vous avez toujours raison et c'est le peuple qui se trompe ? C'est formidable : ou bien les Français ne me suivent pas, et dans ce cas-là j'ai tort, ou bien ils me suivent, et dans ce cas-là ce sont les Français qui ont tort. Mais vous, vous avez toujours raison. C'est exceptionnel ! Vous ne doutez donc jamais ?

Blam. Et il ne répond pas à la question posée, mais personne n'ose lui faire remarquer. La tactique de Sarkozy est vieille comme la droite, et d'une grande pertinence ; non seulement il drague à droite, mais il pourrit les journalistes de gauche, en répondant par un classique anti-boboïsme quand ceux-ci tentent d'attaquer à coup de lamento moralisateurs, comme l'illustre un "quelle horreur" complètement déplacé dans une des questions de l'interview. Et soyons sûrs que le jour où le bilan minable de Sarkozy sera enfin pris en compte dans la presse, celui-ci sera le premier à revenir au débat moral pour stigmatiser les chômeurs paresseux, la perte du goût du travail ou ce genre de conneries. Toujours un temps de retard…

Pourtant, Libé à raison sur le fond : Sarkozy pratique l'amalgame. Mais il a suffisamment de finesse pour que son discours mobilise ses troupes et convertisse la frange la moins fachos de l'électorat lepéniste, sans que les journalistes puissent donner un peu de substance à ces accusations mêmes. Paradoxalement, c'est Libé qui en arrive aux méthodes Act Up des accusations dans le vide, tout en perdant le charme du raccourci brutal de l'affiche. A tenter de disqualifier le petit vizir en postulant une équivalence "Sarko = Le Pen", on renvoie au vieux slogan "Le Pen = nazi" dont on a pu mesurer combien il a servi de barrière morale ces deux dernières décennies.

Les désirs et les réalités

Vous avez vu Ségolène Royal en couv' du Nouvel Obs de la semaine passée ? A chaque fois que je l'ai vu, et l'affichage étant bien orchestré, on ne pouvait pas trop passer à côté, j'ai repensé à une autre couverture du même journal, avec Wesley Clark. Qui-est-ce ? Bonne question, puisque ce général candidat à la candidature démocrate contre Bush s'est violemment ramassé dans les primaires et a été complètement écarté par le duel Dean/Kerry ; à peine apparu et déjà oublié. Pourtant le Nouvel Obs n'avait pas hésité, à l'époque, à faire de lui l'homme qui pouvait battre le grand méchant Bush - certes, avant qu'une apparition dans un ridicule pull écossais donne le signal de sa disgrâce.

Aujourd'hui, c'est Ségolène (puisqu'on appelle par leur prénom les femmes et les étrangers, en bonne affection paternaliste) qui pourrait battre Iznogoud. Toujours ce fantasme de l'outsider, suivant une lecture bébête des sondages qui donnent systématiquement une prime aux non-candidats, pseudo-représentants de la société civile et d'une certaine nouveauté, jusqu'à ce qu'ils entrent en campagne ; alors leur manque d'idées originales ou de professionnalisme, sans parler du problème de l'appareil du parti, suffit à les couler.

Ce qui me choque là-dedans, c'est ce mélange d'info et de people (je n'arrive pas à m'y habituer), d'analyse et de pulsions partisanes, et cette envie de vendre plus tout en fabriquant l'actualité. Cette candidature Ségolène sent le coup monté médiatique, et surtout les fantasmes d'une presse qui prend ses désirs pour des réalités, comme pour l'éphémère Clark : elle voudrait transformer les spéculations alcoolisées des dîners mondains en solution magique pour faire gagner la gauche. On en reparle l'année prochaine, et soyez sûr qu'on rigolera encore de cette "campagne" Royal 2007.

Les privilégiés bloquent New York !

En ce moment New York ressemble à Paris, avec une grève générale du métro, le grand froid en plus. Et, le journalisme étant ce qu'il est, le même balancement des pour et contre se retrouve outre atlantique, solidaires d'un côté, et ceux qui dénoncent les privilégiés, comme en témoigne cet extrait d'une dépêche AP :

Yvette Vigo, (a Citibank employee) tried to dress as warmly as she could, in a parka, fur hood and gloves, since she had already walked a couple of miles from her Lower East Side home to reach the shuttle.
"I'm not happy about this. It's too cold to walk this far," she said. "But they do deserve more money."

Stefano Kibarski, working the overnight shift at a coffee shop in Penn Station, wasn't so sure.
"I read their wages in the newspaper. They make, like, triple what I make," he said. "It's a monopoly. There's no alternative, and they know it."

La réaction de la première s'explique peut-être par son nom français ? En tout cas, voila l'occasion de voir un problème familier traité de l'autre côté ; notamment avec la spéciale du NY Times, sauf que ce n'est pas exactement pareil, quoi qu'en disent certains.

Déjà, la grève est illégale : les employés voient deux jours de salaire retirés pour chaque journée de grève, et un juge vient de décider de coller une amende d'un million de dollars par jour de grève à la section 100 du TWU, le syndicat à l'initiative du mouvement. Cela permet de comprendre pourquoi c'est la première grève depuis 1980, et la troisième depuis la guerre ! Et pourtant, les réactions évoquent... une habitude ! "This is part of New York, part of the culture here," said Chris Reed, 37, an insurance executive". Enfin - mesure géniale de simplicité - aucune voiture ne peut circuler dans Manhattan si elle n'est pas occcupée par 4 personnes, forçant les automobilistes à embarquer des passants pour pouvoir rentrer en ville !

Pour le reste, c'est comme ici ! Sur le fond, le conflit porte sur la retraite, la direction ayant cherché à faire reculer l'âge du départ de 55 à 62 ans (et il y a aussi des sujets typiquement américains, comme l'assurance santé). Et quant au vécu, entre "l'habitude" (mais il y a eu d'autres grèves d'employés municipaux), les images de "galère" des gens sans métro franchissant le Brooklyn Bride à pied ou à velo (y compris le maire Bloomberg, qui a le sens de la comm'), l'esprit d'aventure que j'apprécie tant repris dans le titre du journal ("la grève transforme les trajets en treks"), et la tentation du politique de se ranger du côté des usagers, parlant d'une grève "moralement répréhensible" (ce qui fait dire au patron du syndicat que le maire en fait un conflit personnel avec "his insulting descriptions of transit workers"), on ressent une familiarité étonnante.

En tout cas, la grève illégale a bien lieu ; quelque chose me dit qu'en France les partisans du service minimum inscrit dans la loi n'iront pas bien loin avec leur texte. A New York, il semble que le syndicat se soit radicalisé alors même qu'il obtenait des concessions importantes, ce qui montre qu'il n'y a pas que le résultat de la négociation qui compte dans la décision de faire grève. Des enjeux symbolique, notamment le manque de reconnaissance, alors que le travail est dur, ou bien sûr la recherche de l'épreuve de force pour légitimer l'action syndicale, se greffent aux revendications traditionnelles. Y répondre, comme on le fait de plus en plus, en traitant les travailleurs de gros privilégiés défoule peut-être les usagers obligés de marcher par -5 degrés, mais ne contribue pas à trouver une solution rapide.

Violence symbolique à la Star Ac

Et Alexia Laroche-Joubert d'expliquer que la production n'a pas eu tort de pousser la jeune femme dans ses retranchements : "Oui, il a fallu la violenter. Si nous ne lui avions pas donné un coup de pied au cul, elle n'aurait pas mérité de gagner. Magalie a vécu des moments très durs, c'est vrai, mais c'était le seul moyen de lui faire entendre les choses."

Nous ne sommes pas habitués, et c'est heureux, à lire des choses aussi crues dans les journaux ; profitons-en, car rarement trouvera-t-on un exemple aussi parfait de violence symbolique, dans toute son ambiguité d'ailleurs, puisque comme dans Bourdieu, où certaines pages d'analyse hurlent le mépris du grand sociologue pour les goûts de chiotte de la petite bourgeoisie, cet article qui explique laisse aussi entrevoir un dédain insupportable.

Quand un papier se termine comme cela, et on se pince encore en relisant ces propos, la première phrase apparaît retrospectivement dans toute son hypocrisie : "C'est un tournant dans la lutte contre le "morphologiquement correct" à la télévision." Quel mensonge flagrant ! Magalie ne change rien à l'ordre télévisuel, au contraire, elle est encore l'arbre qui cache la forêt, la ruse d'un système qui veut assurer sa propre contradiction.

Parce que, à lire le journal, cette pauvre Magalie n'a aucun mérite ; si le journaliste relève les humiliations répétées que la candidate a dû subir ("les caméras de TF1 l'ont montrée perdant haleine au milieu de danseurs professionnels aussi souples que des roseaux, comme le jour où la production lui imposa d'interpréter Dancing Queen du groupe Abba"), quand on entend la responsable d'une association d'obèses constater, avec le système, qu'elle ne pourrait que faire vendre de la crème amincissante, quand on lit les propos de gardienne de camp de la chef scout de la StarAc, déja cités, quand on constate que les hebdos télés ont lâchement évité de la mettre en couv', une seule chose est martelée : si les gens ont voté pour cette fille trop grosse pour être aimable, c'est parce qu'elle a été un support d'identification négative, que les ados laissés pour compte, trop gros, trop moches, trop boutonneux, se sont reconnus en elle, ou alors que certains pervers ont voulu à travers elle torpiller le mécanisme de la télé-réalité en élisant celle qui ne devait pas gagner. Elle, par contre, n'a aucun mérite.

Comment ne pas voir alors que ce choix de simples téléspectateurs, parfaitement trivial il est vrai, attire les mêmes commentaires compassionnels et les mêmes remarques cinglantes de ceux qui psychologisent les votes SMS comme auparavant les bulletins non ? Après le plombier polonais, c'est l'ado boutonneuse, à la fois la candidate à qui il faut "faire entendre les choses" (!) et le spectateur imbécile qui vote pour elle et à qui s'adresse sans doute inconsciemment la remarque de la patrone. Le mécanisme est le même, on refuse d'y voir un choix rationnel ou "positif", mais plutôt une protestation de laissés pour compte ou un cri de dominés.

Le pavillon en crépi jaune

L'un des constats les plus banals et des plus déprimant, c'est de visiter des villages ou des lieux anciens et de constater par comparaison combien nos constructions contemporaines sont affligeantes de laideur. Le progrès technique a fait gagner en confort, a permis de loger plus de gens à moindre coût, mais tout s'est fait en remplaçant les murs de pierre et les maisons traditionnelles par des pavillons de parpaing recouverts de crépi jaune. Seules demeurent les formes habituelles et le toit à double pente, des formes dénuées d'âme qui ne tirent absolument pas parti des possibilités techniques apportés par les nouveaux matériaux. Et on pourrait faire le même constat en ville, où aux immeubles en pierre de taille succèdent des horreurs labellisées cogédim, avec des plaques vissées en façade pour figurer la pierre.

Alors que le débat sur les émeutes a pointé du doigt, souvent de façon excessive, la responsabilité des grands ensembles dans le mal-être des "jeunes", la solution semble plus que jamais passer par les pavillons décentrés, un habitat individuel rassurant, ou alors des petits immeubles de quatre étages ; mais pas une seule fois on essaye de sortir des plans ordinaires, et ces bâtiments inintéressants semblent clonés sur le même modèle. Pire encore, comme le note libé dans son article du week-end, les rares ensembles HLM audacieux, qui n'ont rien des barres affreuses de la Courneuve, semblent promis à la destruction plutôt qu'à la rénovation, suivant l'orientation des crédits de la politique de la ville.

S'il y avait une vertu à la propriété privée du logement, autre que celle de rendre les propriétaires prisonniers d'un emprunt à 30 ans qui assurera effectivement leur discipline sur le marché du travail, c'est qu'elle permettrait, en laissant chacun penser sa maison ou son appartement, de s'épanouir dans des espaces conçus pour soi. Au contraire, flanqués (pour des questions économiques évidentes) dans des lotissements stéréotypés hyperdistants des centres-ville, les nouveaux villageois n'auront d'autre choix que de s'exprimer par le tuning, d'autant plus qu'ils passeront plus de temps dans leur bagnole que chez eux.

Relation ephémère

Morrill's researchers visited strip clubs and found that customers paid not just for the eroticism but also for the sense of connection they felt with the dancers. "You can tell a dancer who really cares about the people she dances with," one customer said.

Cette histoire de lapdance qui illustre de manière un peu extrême ce concept de fleeting relationship (ou relation éphémère), l'une des "idées de l'année" du NY Times Magazine, me fait penser à ces types qui prétendent qu'avec eux, les prostituées prennent vraiment du plaisir. Or, il est évident que ce genre de service doit euphémiser l'échange de sexe (ou de frottement dans le cas présent) contre de l'argent ; c'est pour cela que toutes les danseuses sont bien sûr "étudiantes", et qu'une des conditions de réussite de la prestation est d'avoir l'air de mettre du coeur à l'ouvrage, histoire d'avoir une chance d'enchaîner sur une deuxième danse à 20 dollars.

C'est bien pour cela que cette approche sociologique de ces "relations brèves mais néanmoins marquées d'intimité" qui se déroulent dans des lieux publics ressemble à du conseil marketing ; le client qui pense que la danseuse "really cares" confond son professionnalisme avec de l'affection, ou alors il veut qu'elle fasse bien semblant. S'il est naturel de prêter de l'attention à la façon dont nous sommes traités, et toujours plaisant d'essayer de faire rire une jolie serveuse, ce n'est qu'une des conséquences de la marchandisation des relations.

En étant un peu plus optimiste, cependant (allez c'est Noà«l) on doit noter qu'il y a une certaine civilité, notamment américaine ("A nation of grinners and chucklers" disait le lecteur de Roth) qui est elle parfaitement gratuite ; superficielle, excessive souvent à nos yeux de français cyniques, mais qui a le mérite de faciliter les échanges, même non commerciaux. C'est le genre de "fleeting relationship" que l'on croise parfois d'ailleurs à Paris et que l'on gagnerait à développer.

Tribute to Roth

Avant qu'il ne soit trop tard, que les fans de Philip Roth et surtout de l'hilarant Portnoy's Complaint aillent lire cette revue du New York Times (et que ceux qui n'ont pas lu ce livre le lisent immédiatement, c'est un ordre); son auteur a parfaitement compris Roth, sa fascination centrale pour la shiksa, et éclaire de sa propre expérience tout le génie de l'écrivain. Notons au passage que la fille goy, c'est l'essence de l'Autre, de quoi rebondir sur le finkielkrautisme du moment.

Il rend aussi justement hommage à Goodbye Colombus, le premier roman de Roth, une simple nouvelle d'ailleurs, qui est à la fois le résumé de toute l'oeuvre et de toute l'Amérique. Je n'avais jamais compris la culture américaine avant qu'elle se reflète dans le regard que porte le fils d'immigrant sur les WASP et les juifs qui veulent leur ressembler ; et l'essence même de la WASPité est concentrée dans le discours de clôture de l'université d'Ohio State qui donne son nom au livre et que l'un des personnages se repasse en boucle comme une sorte de prière.

Quelques extraits de l'article pour la route :

Shiksa (shik' suh) n. "gentile girl," from Yiddish shikse, from Hebrew siqsa, from sheqes, "a detested thing" + fem. suffix -a.

To fly away on the wings of a shiksa. To be near a shiksa, hold her, feel the warm downy mouth of one traditionally detested by my own people. To touch a shiksa - there, there and especially there. To be beloved by another kind. Essentially, to be free. (...)

The scene I remember most vividly is young Portnoy's Thanksgiving trip to the home of Kay Campbell, that pie-shaped representative of American normalcy. I was rereading the book in college and, at the time, making my own forays into the homes of Middle-American gentile girls. What struck me most was the smiling - at dinner, at bedtime, at the breakfast table, at the carwash, at Sunday bingo, after Sunday bingo. A nation of grinners and chucklers.

L'équivalence Racine - couscous

«Pour la sociologie, servant de base à tous les travailleurs sociaux, médiateurs, intervenants en banlieue, "la" culture n’existe pas; seules existent "les" cultures, toutes également légitimes. A force de marteler que "la" culture est oppression, élitisme, qu’une pièce de Shakespeare n’a pas plus de valeur qu’une chanson, et qu’un vers de Racine ne vaut pas mieux qu’un couscous, comment s’étonner qu’on brûle des bibliothèques?»

Cet extrait d'une chronique de Robert Redeker dans le Fig est repris dans l'article de Mona Chollet, en passe de devenir l'un des éléments-clé du débat autour de l'affaire Finkielkraut.

Redecker, avec cette lecture délirante de Bourdieu ou de son courant, reprend une des grandes angoisses de Finkielkraut : qu'on puisse dire, comme un nihiliste russe, "une paire de botte vaut bien Shakespeare". Cet exemple de l'équivalence Racine-couscous, totalement fictif, semble bien issu de la fameuse citation, comme c'est discuté chez Schneidermann. On peut juste imaginer qu'un type qui crève de faim préfère effectivement un couscous à Racine, mais c'est un détail trivial.

Je hais les relativistes ; mais comme Mona Chollet, ou comme Lançon dans son excellente chronique de Charlie sur le même texte, je vois bien que le concept de couscous n'est pas neutre, et que de jouer sur les différents sens du mot culture pour opposer à la grandeur de la culture classique française la culture culinaire arabe ressemble à de la provocation raciste.

Et si je hais les relativistes, si je soûle tout le monde une fois par semaine en hurlant contre la culture de masse et l'idéologie "no prise de tête", je hais encore plus les philistins comme Finkie et son ami, et ceux qui les lisent. Quoi de plus répugnant que d'imaginer un gros porc branché en permanence sur TF1 dont le bulbe rachidien se met à vibrer quand il entend opposer Racine et couscous ? Quelle fierté il a d'être français ! Il n'a pas un seul bouquin ? Il n'a pas lu Racine, sauf à l'école, contraint et forcé ? Il ne regarderait jamais une pièce de Racine à la télé, si ce genre de programme était seulement imaginable ? Peu importe, ce qui compte c'est d'être issu de cette race brillante et géniale, et de pouvoir revendiquer son petit kitsch de culture française, ce point culminant de l'occident, avant de se dire qu'on a bien fait d'apporter notre lumière aux bougnoules.

Quoi de plus démagogie de se prévaloir d'une grande culture dont on n'a rien à foutre, à part peut-être dans le cas de Finkie (je le crois sincère), dont on s'est irrémédiablement éloigné parce qu'elle est chiante et difficile d'accès, et de s'en prévaloir non pour la diffuser, mais pour en faire un marqueur de classe, ce que dénoncent justement les sociologues que n'a pas lu Redeker, ou pire encore, un instrument de tri ethnique. La seule chose qu'on gagne avec cette affaire, c'est de momifier encore un peu plus Racine, au fur et à mesure qu'on en fait le totem de notre génie français.

Porcherie

« Ceux qui aux Antilles font toute sorte d'amalgames avec l'esclavage ne crachent pas sur le RMI des anciens colonisateurs ! » (Lionnel Luca, député UMP des Alpes-Maritimes, et l'un des auteurs de la fameuse loi "au bon temps des colonies", cité dans Libé)

Quand j'étais étudiant, un stage m'avait conduit à rencontrer pas mal de députés, et à ma grande surprise certains s'étaient révélés plutôt lourdauds ; j'en ai gardé quelques bonnes anecdotes, comme le député UDF qui, expliquant comme tous les gens de droite qu'il n'y a pas de différence avec la gauche, conclut sa tirade sur "je suis croyant et à la fin je pense qu'il y aura deux trous, un pour les bons et un pour les méchants". Quand George Bush dit ce genre de conneries, tout le monde lui tombe dessus, mais c'est pas pareil, c'est un méchant.

Mais j'ai beau savoir que ce sont des hommes comme les autres, les propos de Luca semblent quand même enfoncer un nouveau pallier dans le style "droite décomplexée" ou "politiquement incorrect", dans la comptoirdisation du débat politique, et dans l'éructation légitimée par un solide bon sens porté en sautoir.

Ce n'est pas un mystère, beaucoup de Français pensent tout bas ce que Luca dit tout haut, que les Antillais, cette bande d'assistés qui vivent au crochet de notre bonne métropole, feraient mieux de ne pas trop la ramener et d'accepter l'aumône du RMI avec le sourire triste mais reconnaissant du bon mendiant, et qu'ils pourraient se mettre au boulot, parce que l'accueil dans les chaîne hôtelières laisse franchement à désirer, m'a dit ma cousine, pas étonnant avec cet esprit d'assistance, etc. Bref, beaucoup voudraient entendre les Antillais dire qu'ils ont eu bien de la chance depuis qu'on les a réduit, pour leur bien, en esclavage.

Mais si cette opinion paternaliste et un rien raciste (ah bon ?) est très répandue, je n'arrive pas à me faire à l'idée qu'un député, pourtant ancien prof d'histoire (!) en arrive à se sentir les coudées suffisamment franches pour clamer ces horreurs tout fort. C'est peut-être sa façon à lui de prendre du plaisir en politique ; pour sûr, cela ne fait pas avancer le débat, ni n'améliore l'image des sarkoziens outremer, mais quel bonheur de les remettre à leur place, ces gens qui font "toutes sortes d'amalgames", pas comme nous les députés godillots.

1 2 >