L'impensable fin de Libé
Par Guillermo, le mercredi 29 novembre 2006 :: Media
Cela fait des mois que je me dis que je dois bien écrire un truc sur Libé, et que je me demande ce que je pense, au fond, de cette crise, et aussi de ce journal, objet de passions curieuses, systématiquement ou presque défendu par la négative ("c'est pas terrible mais on n'a rien de mieux"), victime fétiche de la haine anti-bobos (qui est aussi un produit de la boboïtude), et symbole du reniement des idées de gôches en un encore fameux "vive la crise" aux allures de revenez-y, n'est ce pas Joffrin ? Ainsi d'un commentaire récent qui persistait à comparer libé et 20 minutes, ce que je trouve quand même bien excessif. D'ailleurs, je m'étonne qu'on puisse porter des jugements définitifs sur un quotidien ou un autre, dire que Libé est à chier ou le Monde insupportable : ce ne sont que des vérités partielles et finalement des postures.
Ainsi, l'attachement que je porte malgré tout (donc comme tous ses lecteurs) à ce journal discuté m'empêche de regarder avec certitude sa fin. Mon opinion vélléitaire a cependant été bousculée le mois dernier quand j'ai lu ce billet de Hugues, dont le noir réalisme précipitait le travail de deuil qui se mettait patiemment en place, de plan de relance en dernière recapitalisation, de pages supprimées en suppléments abandonnés, chaque étape scandée par une diminution du personnel. Et si le même Hugues a raison d'exprimer aujourd'hui son intérêt pour la piste du gratuit (et même deux fois), je ne peux m'y racrocher sans une analyse plus solide des coûts et des bénéfices potentiels - hélas j'ai déjà vu des gens prendre 20 minutes quand libé distribué en gratos était posé sur la pile à côté.
Bref, Hugues à raison, Libé à toutes les chances de crever. Je déteste l'écrire et je me reproche d'être défaitiste et je ne voudrais pas être lu par quelqu'un qui y travaille, mais je n'y crois plus. Car je vois bien moi-même que rien ne peux me donner envie de devenir un lecteur plus régulier (hors l'option gratos), et que l'édition du mercredi (cinoche) et du samedi me suffisent.
Le premier problème passe éternellement d'une histoire de rapport qualité prix, personne et moi le premier n'acceptant de payer un euro vingt tous les jours pour un journal qu'on n'aura pas forcément le temps ou l'envie de lire, à la question, plus profonde, de l'intérêt que suscitent les quotidiens : faibles attentes pour une information autre qu'émotionnelle ou allant au delà de la distraction, auquel s'ajoute le rejet de Libé lui-même par une intelligentsia qui critique son caractère soit impur, soit vide. Perdus entre l'indifférence de la masse et le talibanisme des ultras, Libé se retrouve bien mal.
Le second problème est que l'apport d'un journal s'est affaibli avec l'hypertrophie de l'information : il n'est plus nécessaire, et rarement suffisant. En fait, ce qu'apporte Libé, quand j'y réfléchis, c'est une simple promesse : l'effort qu'on aura fait de selectionner, d'argumenter, de présenter une vision du monde, et toujours selon le même schéma qui m'amuse bien (et m'énerve parfois), qui m'a sûrement formé en tant que blogueur. Libé, c'est cette sorte de méfiance de principe, très française, qui énerve les libéraux expatriés sans d'ailleurs convaincre la vraie gauche, qui s'étrangle devant la pub Gucci en face de l'article. Une promesse qu'on ne trouve toujours pas ailleurs, et qui va me manquer quand l'inéluctable se produira.