Lecture d'été : Rêves de droite
Par Guillermo, le jeudi 17 juillet 2008 :: La vie moderne
Je n'ai jamais tellement aimé l'idée des "lectures d'été", où sous prétexte d'un bienheureux relachement du corps, de la distance prise avec le travail et les servitudes du quotidien (pour ceux qui ont cette chance), il faudrait se laisser aller à lire de la merde, comme si la littérature de qualité était gage d'effort et d'ennui. Cependant, même les partisans du moindre effort gagneront, entre deux polars, à lire le petit livre de Mona Chollet, Rêves de droite, vaincre l'imaginaire sarkozyste, chez Zones. C'est très abordable, et il y a au moins trois bonnes raisons de s'y coller, rapidement.
D'abord, l'ambition de l'ouvrage place le débat exactement là où il doit être : l'idéologie, stupid. Quand Mona Chollet dit que la gauche (la sienne n'est pas exactement la même que la mienne, mais bon) n'ira nulle part en se contentant d'un "catalogue de mesures" et surtout "en faisant l’économie d’une réflexion en profondeur sur les représentations et sur les valeurs qui les sous-tendent", elle tape dans le mille. D'un point de vue tactique, se contenter de trouver la bonne mesure "de gauche" style SMIC-à-1500-euros ou nouvelle-branche-de-la-sécu conduit forcément à l'échec quand tout le monde est intimement persuadé "qu'on ne peut pas se le permettre". Et au delà des questions électorales, quel pouvoir de mobilisation ont les "mesures" ? Quand la gauche pense se rattraper "par le terrain" et le faire savoir lors d'émissions débats à la con destinée à exciter les intérêts particuliers, elle va à sa perte.
Face à la logique narrative de la droite - le fameux storytelling, la mise en avant des réussites personnelles et l'obsession du classement, que raconter ? La force de l'idéologie de droite, c'est d'avoir renversé la perspective :
Dans le modèle marxiste, le travailleur est invité à se défaire de la mentalité servile et autodépréciative qui lui interdit de comparer son sort à celui des nantis pour revendiquer sans complexes le partage des richesses. En même temps, il s’identifie à ses semblables, salariés ou chômeurs, nationaux ou étrangers, envers qui il éprouve empathie et solidarité. Le génie du libéralisme a été de renverser ce schéma. Désormais, le travailleur s’identifie aux riches, et il se compare à ceux qui partagent sa condition : l’immigré toucherait des allocs et pas lui, le chômeur ferait la grasse matinée alors que lui se lève à l’aube pour aller trimer…
Curieusement, si on peut dénoncer la vacuité des "mesures", il ne semble pas que la gauche manque d'idéologie.... mais pourtant celle-ci tourne à vide Comment se raccrocher à la vulgate marxiste, ou à des mots devenus creux à force de ne plus être élaborés, comme la "solidarité" ? On dirait que tout ce que sait faire la gauche, c'est annoner : "défense du service public", c'est l'exemple parfait du slogan creux qui ne convainc plus personne et se retourne contre la gauche en la coupant du monde réel. Une sorte de ringardisation est à l'oeuvre, faute de savoir argumenter à partir de nos valeurs (à l'extrême gauche), sans compter la grosse partie du PS qui n'ont de cesse que de donner des gages de "modernité" au camp d'en face.
Ensuite, la force de l'essai vient de ce qu'il regarde au delà de la politique, abandonnant l'idée d'une sphère du bavardage qui serait imperméable aux influences de la société, et aux discours dominants produits par les institutions culturelles :
l’« industrie du rêve », elle aussi, coupe l’herbe sous les pieds de la gauche. Car elle produit du rêve, certes, mais aussi, à part quasiment égale, de la haine de soi. Elle apprend au public que tous ceux qui ne correspondent pas à ses critères de richesse, de pouvoir, de succès, d’élégance vestimentaire et/ou de perfection plastique sont ringards et méprisables ; en lui étalant au visage la réussite et la félicité de ses stars, elle l’humilie, elle entretient sa rage et sa frustration.
Enfin, j'apprécie énormément la capacité de Chollet à affronter la réalité. Cette réalité, elle en connait le pouvoir démobilisateur qu'elle a longuement abordé dans son précédent essai, mais elle ne cherche pas à la faire disparaître, surtout en ce qui concerne nos valeurs : nous ne sommes pas des curés, et même certains parmi les plus militants succombent aux plaisirs de la consommation, ou jouent le jeu du système quand leur intérêt personnel décide. A quoi bon ériger des murs théoriques quand ce ne sont pas les pratiques qui les dénoncent (vieille critique de la gauche caviar...) mais les rêves et les valeurs individuels ? Bref, si la contagion du mal touche même les partisans d'en face, il faut au moins en tenir compte pour chercher à le dépasser.
Que faire, alors ? Là est toute la difficulté. Il n'y a pas de solution évidente, mais le premier travail consiste à revaloriser une individualité qui ne s'exprimerait pas par la réussite matérielle. Ensuite, il va bien falloir dépasser cette vision irrédentiste de l'individu se suffisant à lui-même, acteur unique de sa propre réussite, pour souligner combien il doit au collectif. Sortir de l'individu faussement individuel pour revaloriser l'action collective - et le plaisir de l'action collective - et s'attaquer au matérialisme : deux axes qui devraient fonder toutes les stratégies de reconquête de la gauche.
Sur ce, bonnes vacances !!