A propos
radical chic

Michael Jackson était mort depuis longtemps

Il y avait de quoi être surpris par la mort de Michael Jackson : c'est qu'il était encore vivant ! "Vivant" devrait-on dire plutôt, car il semble qu'il ait progressivement rejoint les zombies du clio de Thriller. Car qu'est ce qu'un artiste sans production musicale, ou sans production valable, réduit à sa propre caricature de barjo ambigu, à cheval sur les couleurs de peau et les sexualités, et plus menacé par le scandale que l'insuccès, sinon un artiste mort, exactement ?

Ainsi l'oeuvre, si l'on peut dire, s'était-elle déjà séparée du corps de l'artiste, et tandis que ce dernier sombrait dans la maladie, ses succès se sont progressivement détachés de leurs condition historique. Flottant dans un non-genre à force de reprises et de remixage, leur son eighties lui-même banalisé par le recyclage permanent, des pistes de danse au bandes FM, où ils naviguaient entre Sardou et une soupe R'n'B, les tubes de Jackson ont atteint à cette intemporalité douteuse qui ressemble à la consécration.

Que l'être Michael Jackson ait pu perdurer dans son existence après cette extinction artistique importe finalement assez peu - pas plus que la vie de Michel qui "reprend des pates" dans cette pub hallucinante de mépris qui voudrait célébrer la vie dans son ordinaire brut (on y reviendra). Jackson l'artiste avait disparu depuis longtemps, mais Jackson le zombie était encore là : c'etait bien le sens de la surprise.

As usual

Une lectrice sur le site de libé, suite à l'annonce du palmarès du Festival de Cannes :

"Entre les murs" va faire combien d'entrées ? Par rapport à "Bienvenue chez les Ch'tis" ? Je dis ça comme ça. On compte à la fin ? Il y a le cinéma que personne ne va voir et qui est récompensé et il y a le cinéma que des millions voient et qui n'est pas récompensé !

Elle ne sera pas la seule à penser cela. Tout est bradé, et quand surnagent quelques signes d'un cinéma qui ne se limite pas à la distraction, si populaire soit-elle, signes déjà bien vains et puant le prétexte, on voudrait encore qu'il n'y ait rien. Il faudrait absolument que le triomphe populaire soit sanctifié par le jury et que celui-ci ne soit que la voix du grand public, qui a voté avec ses pieds pour un divertissement sans complication.

On dirait que tout ce qu'il reste de la démocratie, en matière culturelle comme ailleurs, c'est cette volonté de tout aplanir, de ne laisser que des espaces de consensus où des imbéciles repus se verraient caressés dans le sens du poil par ceux qui s'engraissent tranquillement sur leur dos. D'où le titre du commentaire, "on compte", à entendre dans les deux sens, comme on vote à la Star Ac.

J'ai raté la rentrée (littéraire)

De retour, finalement. Je pensais échapper à la coupe du monde de rugby en rentrant si tard, mais j'étais loin du compte, et finalement je n'ai loupé que... la rentrée littéraire, déjà finie. Voila bien la preuve qu'elle n'existe pas, hors le micro-battage médiatique orchestré fin août - début septembre ; une sorte de convergence publi-promotionnelle, toujours la même, ou après avoir regretté comme un seul homme l'inflation des sorties de l'année, la profession se met d'accord par un effet de mimétisme sur les 20-30 titres à retenir (en général, un tiers premiers romans, un tiers auteurs connus et un tiers traductions).

Une fois passé ce moment, il n'en reste que des traces, comme les piles à la fnac ou à l'espace culturel du carrouf du coin, et très vite la même pile de livres toujours neufs et déjà bradés chez Gibert. Ayant raté la promotion de ces fameux livres, j'ai l'impression qu'il n'y a pas eu de sorties ; passé en coup de vent à la fnac, j'ai vu les piles mais n'ayant pas été préparé à y reconnaitre ce que j'aurais dû y chercher, cela m'a semblé incongru.

C'est dire que la chose porte bien son nom ; car à y réfléchir, la rentrée n'existe pas. La rentrée, ce n'est qu'un temps de deuil collectif qui voit tout le monde soupirer sur les vacances passées et déjà lointaines, et rien d'autre. Partir trop tôt ou rentrer trop tard nous fait rater la rentrée, puisque la ruche est déjà passée à autre chose, nous privant au passage de la transition entre les lectures de vacances, frivoles, forcément frivoles (combien ai-je vu de Gavalda cet été ?) et lecture de rentrées, supposées plus sérieuses. C'est d'ailleurs le moment où il faudrait faire éclater cette conception assez idiote de la lecture, qui voit le seul moment où on a l'esprit à peu près libre être gâché par des livres de troisième zone, avant de les voir balayés par les pensums lourdingues des écrivains sérieux.

En attendant j'ouvre ce blog, ça m'a presque manqué à force, même si l'inspiration est fluctuante. Je vous souhaite une bonne après-rentrée, en attendant de passer aux choses sérieuses, la politique, Jospin et Royal, tout ça.

Misère du feuilleton

J'aime assez la tradition des feuilletons de l'été ; d'abord ils viennent suppléer à une actualité un peu anémique, style récits de vacances sarkozystes (épisode III "maintenant, les photographes, vous dégagez"), puis ils perpétuent à leur tour cette idée de l'été comme la saison où l'on peut enfin lire. Bon, ils justifient également la paresse intellectuelle qu'est la "lecture de plage", énième déclinaison du "pas de prise de tête", au moment où l'on a justement le temps et la disponibilité pour des lectures plus ambitieuses, mais à tout prendre ce n'est pas bien grave.

Par contre, je suis assez consterné par le feuilleton du Monde, que je lis parfois vers la fin de mon trajet en métro, avant que ne s'ouvrent les portes. On retrouve tout ce qui fait la misère de notre littérature post-Houellebecq : un narrateur ennuyé et hautain, qui égrène des considérations misanthropiques dans un style qui affecte la banalité, sans la moindre trace d'humour. A chaque fois suinte la prétention, malgré les précautions qui consistent à présenter l'auteur comme un demi-loser, ou à résumer les épisodes précédents de façon trop dépréciative pour être sincère ("Propos affligeants sur le désir, les femmes, le mariage, la gravité, l'ego, les enfants."). "Propos affligeants", en effets, qui recyclent les bons vieux thèmes de la décadence de l'occident et de l'impossibilité des rapports hommes-femmes, comme par exemple dans ce joli couplet : "Dans quelques années, la véritable relation Nord-Sud sera celle-là. Les pauvres feront des enfants, les riches les adopteront et ce sera toujours moins cher que de rendre à madame son corps de vierge en évitant des querelles assassines". Et le reste est à l'avenant.

Tant mieux pour Marc Dugain, qui a troqué une carrière de patron pour devenir écrivain - et dont la présentation du Monde laissait espérer plus de qualité que ce feuilleton déprimé. Tant pis pour nous, qui sommes une fois de plus victimes de cette littérature mesquine, toute en considérations rances, privée de la magie de l'histoire, enfermée dans le narcissisme qu'elle prétend dénoncer et qui finit par dire la même chose que tout le monde. Du coup, quitte à être snob, je préfèrerais presque Marc Levy ou Guillaume Musso qui n'ont pas la prétention d'écrire bien (Lévy est même bordeline illisible, quant à Musso je n'ai jamais essayé) mais qui au moins font l'effort de la fiction - en attendant de me consoler avec la littérature étrangère.

Culture & haine de classe ?

D'un côté un spot de pub que je n'ai pas vu, de l'autre un livre que je n'ai pas lu ; heureusement, libé en parle pour moi. Leclerc met en scène des habitants d'un village qui, après avoir donné le spectacle de leur plouquerie (plouquitude ?) rassurante à des parisiens de passage, peuvent reprendre leur activités culturelles "nobles". Muriel Barbery, dans l'élégance du hérisson, succès surprise de l'année, présente une grande lettrée sous des dehors (et une occupation) de concierge.

Je ne partage pas nécessairement les deux critiques qui, séparées, se rejoignent en voyant dans ces deux objets "un concentré de haine sociale" "jouant par la caricature le peuple contre les élites". Si je vois surtout, au travers du scénario de la pub Leclerc, une sorte de flatterie destiné au pékin de base, consommateur moyen des espaces cultures moyens de Leclerc, qui se voit gratifié par l'accès à la "culture" d'une sorte de revanche sociale sur le parisianisme triomphant, la qualité de vie en plus, Ségueret, lui, condamne avant tout la mise en scène d'un affrontement entre classes qui ne pourraient vivre que séparées. Or, contrairement au journaliste, je crains que les structures de classe soient bien vivaces, et que le double mépris mis en scène entre rat des villes et rat des champs existe effectivement. Reste que donner fictivement au "peuple" les armes culturelles de "l'élite" constitue un retournement assez démago, surtout quand on imagine les tombereaux de livres de merde que vendent effectivement les Leclercs.

Quant au roman de Barbery, on sent que ce succès public, surprenant car le livre ne devait pas être rangé en pile à côté de la caisse dans les Leclercs, tient d'une certaine démagogie qui énerve Lançon : cet éloge de la culture planquée alimente d'un côté le mythe d'une culture partagée au delà des classes, tout en permettant de disqualifier les classes bourgeoises qui, elles, jugent méchamment en ne s'en tenant qu'aux apparences (comme si elles étaient les seules). C'est un peu la revanche du ressentiment, et il est amusant qu'une prof ait besoin de créer un personnage de concierge pour valoriser à rebours la culture dont 1/ les profs - et presque uniquement - sont majoritairement les détenteurs et 2/ dont personne n'a de toute façon rien à foutre, puisqu'il y a longtemps qu'elle n'est rien d'autre qu'un vernis pour classes bourgeoises en manque de légitimité ou d'activités l'été.

Mais ces deux critiques de la démagogie ont un point faible : elles condamnent l'instrumentalisation de la culture à des fins de vengeance sociale, mais elles proviennent, sociologiquement, d'une gauche cultivée qui voit nécessairement comme une menace l'idée de la vulgarisation. Si on peut reconnaître que Leclerc ne fait pas grand chose pour la diffusion de la vraie culture, on devine que le hérisson, au travers de la conversation de la concierge, doit bien livrer quelques clés, trahissant au passage le secret de l'homme cultivé, qui est justement la capacité à s'orienter dans la culture et à en connaître les hiérarchies (comme le dit Pierre Bayard, auteur de l'amusant Comment parler des livres qu'on n'a pas lu) : c'est pour cela que je pense la charge un peu trop lourde, surtout pour un journal qui, par amour de la pirouette, en vient presque à réhabiliter la bio de Françoise Dolto écrite par Daniela Lumbroso

Taux de satisfaction : 92%

Lassé des sondages ? Lassé de la ratrace politique, des chiffres empilés, des estimations foireuses, des analyses des demi-habiles qui pensent avoir tout compris ? Tiens, si on allait au cinéma pour penser à autre chose ? Eh bien non, peine perdue, la dictature des chiffres continue.

En l'occurence, c'est une campagne d'affichage pour Molière qui vient de franchir un nouveau cap dans le foutage de gueule sondagier. Molière, donc, c'est un film de je sais pas qui avec Romain Duris, le genre de film français en costume qui me fait chier d'avance, qui semble être directement pensé pour le passage à la télé, qui se confond avec les vagues fresques populaires de Josée Dayan, quelque chose qui mouline de la grande culture pour racheter les indulgences permises avec toutes ces séries ricaines dont on se gave, bref quelque chose qui ne m'intéresse pas. Mais passons.

Donc, d'habitude, lors de la deuxième vague de pub, on indique combien de vraies gens se sont déplacées pour voir le film, puisque le slogan "déjà un million de spectateurs conquis" parle normalement plus que les pauvres critiques que personne ne lit jamais ("j'veux pas m'prendre la tête") et que tout le monde décrie ("ouais c'est trop facile, l'a qu'a faire un film le critique"). Et si vraiment personne n'est allé voir le film, les critiques sont bienvenues, pour peu qu'elles soient facilement lisibles ("Studio : un grand film" + 4 étoiles dorées, voir le toujours efficace "film événement"), et qu'elles proviennent de la presse publicitaire proche des goûts des spectateurs.

Là où Molière innove, c'est qu'il est estampillé "Ecran total" (journal pro que personne ne connaît) et surtout "Taux de satisfaction :92%". Comme ça, la, sans autre explication. 92%. La classe. 92% des gens qui se sont traînés aux projections de test (j'imagine que c'est ça) sont "satisfaits" : ils ne se sont pas fait chier, voire ont passé un bon moment, et puis comme c'est gratos (enfin je pense, j'ai pas vérifié) ils ne sont pas trop critiques. Avant on parlait de spectateurs "enthousiastes", "conquis", qui "ont adoré", mais cela sentait trop le vécu et manquait de cette scientificité rassurante du pourcentage. Là, 92% des gens ont trouvé Molière satisfaisant, pas de contestation possible.

Ce chiffre me fait irresistiblement penser à un autre : les 78% de gens qui ont trouvé Royal sympathique (contre 64% Sarkozy) et les 49% - seulement - qui l'ont trouvée "convaincante" (contre 79% Sarkozy). Voila le taux de satisfaction des deux têtes d'affiches de la campagne, chacun dans leurs registre (l'une sympa, l'autre compétent), mais je trouve que l'enquête est allée un peu trop en détail en demandant aux gens de ventiler leurs avis, compétence, capacité à convaincre, tout ça. Personnellement je faisais partie des 92% de spectateurs satisfaits devant le show de Ségolène sur TF1, car je la regardais se sortir de cette épreuve de la démagogie avec les honneurs. Je ne suis pas partisan, j'aurais certainement pris le même plaisir à voir Sarko (et je n'ai pas le temps de voir Bayrou demain...)

Molière, Ségolène et Sarko, c'est la même chose ; du spectacle light pour cerveaux ramollis, et je sais de quoi je parle puisque je n'ai vu ni Nicolas ni Romain Duris. Du spectacle light, et pourtant la même erreur, car si Molière est (sans doute) caricaturé dans un film pour finir à 92%, l'auteur génial et inépuisable demeure après ce pauvre exercice, et personne ne viendrait à le confondre avec ce reflet romancé pour consommateurs à satisfaire.

Ainsi le programme de Royal, et celui de Sarkozy d'ailleurs, ne se réduit pas à ces émissions pathétiques ou à ces 100 phrases écrites rapidement pour séduire. Il reste de la politique, malgré les paillettes, malgré la simplification, comme le montre l'excellent article de mon coblogueur sur notre nouveau site (et qui doit être trop dur à lire puisque personne ne s'essaye à le commenter). Voila, par delà les chiffres, il reste de la politique et il reste des clivages.

La trahison du clerc

La posture de l'intellectuel donneur de leçons, perché du haut de sa (fausse) culture classique, est insupportable ; mais à tout prendre je la préfère aux idiots utiles de l'abrutissement généralisé, dont Libé nous a servi un magnifique spécimen le week end dernier, un certain Vicente Verdú :

Ce qui est sûr, c'est que la culture fondée sur les livres, la réflexion, la concentration et l'intensité de la pensée est derrière nous. La culture d'aujourd'hui n'est plus de la lettre écrite, mais des écrans. (...)
Je préfère Thomas Mann à un best-seller actuel, ou les longs métrages d'antan et leur complexité aux films d'action d'aujourd'hui. Toutefois, je pense que le mépris intellectuel contre ce type de culture nous empêche d'être en phase avec notre époque.

Et tout le reste est à l'avenant : le consommateur n'est pas "aliéné" mais "critique, exigeant, pleinement conscient de ses droits individuels", la "diabolisation du petit écran" est dénoncée puisque "la télévision est généralement de mauvaise qualité, mais il y a aussi de la bonne télévision", et l'école qui "basée sur le livre, constitue aux yeux de l'élève un système coercitif."

De la pensée de comptoir donc, faite pour inspirer les planeurs stratégiques qui adorent ces concepts foireux : ici on a le "sobjet", tu comprends ni plus femme objet ni vraiment homme sujet, ni l'inverse d'ailleurs, enfin bref un terme évidemment manufacturé dans l'espoir d'une reprise. Par contre, on note un glissement délicat du le point de départ, l'intello appuyé sur la bonne vieille culture des dead white males dont il constate l'essoufflement, puis l'avertissement pour ceux qui voudraient "mépriser" cette culture de l'écran, pour en arriver finalement à la menace sourde : "être en phase avec l'époque", être résolument moderne ou crever dans son coin.

Déjà, le besoin de justifier l'amour de la "culture" de l'époque en partant d'un point de vue autorisé ("je préfère Thomas Mann, mais") étonne de la part d'un type qui se bat contre la dévalorisation ou le mépris de cette même culture. A moins que ce soit dans la rhétorique du bon sens qui tâche qu'on trouve le signe de l'époque : certes, tous les jeunes qui jouent à la PS2 ne sont pas des débiles, tout ce qui passe à la télé n'est pas nul, autant de syllogismes inversés assez proches du fameux "je suis pas raciste, j'ai des amis noirs".

Surtout, pourquoi toujours ce besoin de canoniser des pratiques de loisirs qui ne demandent rien à personne et sont absolument majoritaires ? Quel est le sens de cette compromission ? La caste des intellos snobs est-elle si influente qu'il faille défendre d'avance les sujets culturels dominés, et donner de la noblesse aux séries télé ? Personnellement j'ai plutôt l'impression que le "mépris" est un ennemi imaginaire, un moulin à vent qui permet de cacher combien la culture de masse est majoritaire et consensuelle. Tout le monde se répand en permanence sur le plaisir de mater des DVD en position foetale, tout le monde adore le foot, et combien de gens reconnaissent avec cette fausse honte qui vise à la connivence qu'ils n'ont pas touché un livre depuis des années ? Aujourd'hui, la justification doit plutôt venir de la part de ceux qui refusent de bouffer la merde des autres, de mater TF1 ou de jouer à la console, ces relous qui se coupent de l'époque.

"Rester muette ou aboyer"

A quoi sert la critique ? A nous donner envie de voir, d'écouter ou de lire, ou a nous conseiller de garder notre temps et notre argent pour une autre occasion. Voila bien une définition vulgaire, certes, mais elle rappelle que la critique littéraire n'est pas censée, en elle-même, prétendre à la littérature.

Pourtant, de plus en plus, on voit des critiques perdre de vue ce rôle modeste de guide pour essayer de se hisser au niveau de l'écrivain critiqué. Ainsi, dans le Monde des livres, on accroche en toute modestie "mon destin est lié au verbe" pour signaler un entretien avec une écrivaine, Lorette Nobécourt, à propos de son dernier roman, qui semble avoit été très apprécié. Bien sûr je ne l'ai pas lu, mais si le titre (En nous la vie des morts) sonne bien, les extraits choisis ne donnent pas très envie :

J'ignorais ce que j'étais venu faire là, mais je sentais que c'était juste d'y être, que quelque chose avait ou allait cesser. Je suis resté assis un certain temps sur la véranda, puis j'ai senti un muscle tressaillir près de mon poignet, tel un petit animal qui aurait détalé sous ma peau, et alors seulement, j'ai vraiment eu envie d'un verre de rouge. En plus des deux caisses de montepulciano italien entreposées dans le coffre de la Mercedes, j'avais pris six bouteilles d'un vin français, un margaux que Guita m'avait rapporté l'été précédent et qu'elle m'avait ordonné de garder pour des "grâces exceptionnelles" (page 25).

Mais peut importe, la qualité apparment discutable et l'entretien vaporeux sont des droits de l'artiste. Ce qui m'énerve, par contre, c'est de lire au passage ce Jean-Luc Douin, dont tout l'effort consiste à dépasser la limite acceptable du pédantisme. Ceux qui veulent liront l'article, mais je pense que la conclusion suffit :

Les romans de Lorette Nobécourt furent parfois d'un lyrisme extrême, elle y faisait "danser la substance", retraçant les cycles intemporels de fêtes et de chaos, déclinant des oratorios gorgés d'exubérances poétiques. En nous la vie des morts est plus épuré. "J'ai décidé de renoncer aussi à ce plaisir-là, celui de la langue, et d'apprendre à écrire de façon de plus en plus nue, parce que je sais qu'y parvenir me donnera plus de joie encore."

Des "oratorios gorgés d'exubérances poétiques". Tout cela ne sert pas à donner envie de lire Nobécourt, mais plus sûrement à prouver par tous les moyens combien lui, Jen-Luc Douin, est à la hauteur de la romancière, et combien sa prose compliquée (qui cache de bonnes grosses banalités) constitue la preuve de son bon goût. Le livre n'existe plus, seul compte la course à la prétention qui valide comme une sorte de diplôme la légitimité du critique Douin - ignorant au passage le projet "d'écrire de façon de plus en plus nue" exprimé par la romancière.

Car dire avec des mots simples qu'on a aimé (ou pas) un livre, c'est non seulement passer pour un plouc incompétent, mais surtout renforcer l'idée saugrenue que "la critique est facile...". Alors il faut tartiner, cracher de la phrase savante qui n'apporte rien de plus aux propos embrouillés de l'artiste, mais signe la collusion entre le journaliste et elle (à son corps défendant ?), donnant l'impression étrange d'une corporation narcissique qui cherche à prouver, encore une fois, que ce n'est pas du cochon.

In fine, on a une littérature française moribonde, encombrée de romans ampoulés pourtant exaltés par des snobs. J'imagine que si les livres étaient vraiment bons, le critique se préoccuperait moins de sa prose, et n'aurait pas besoin d'envolées artificielles pour nous donner envie de lire.

Critiques narcissiques

A ce stade de l'article, on n'a encore rien dit du clou du Code : Audrey Tautou apprenant qu'elle est la descendante directe du Christ, donc de Dieu. On lui aurait annoncé que le room-service du Carlton ne fonctionne plus au-delà de 23 heures, que la boutique Dior a fermé pour travaux, elle n'aurait pas eu l'air plus dépitée. Hanks lui jette une couvrante sur les épaules et la dirige vers une cellule de soutien psychologique. (Libé, à propos de... vous devinez).

(Roth vient) de rencontrer quelques journalistes de radio et de presse écrite, dont Charles McGrath, du New York Times. Son portrait, admiratif, dans l'édition du 25 avril, était suivi, le lendemain, d'un article particulièrement fielleux et plutôt médiocre de la critique maison, Michiko Kakutani, connue pour détester les contemporains qui comptent - la France possède aussi de semblables personnages. Roth n'en conçoit ni étonnement ni colère. A peine un regard malicieux - probablement content d'avoir entendu qualifier ce travail de fielleux et médiocre. Et puis un grand rire. (Le Monde, à propos du dernier Roth)

Le spectre est large, et c'est un peu facile, je sais, mais je suis fatigué. Donc, devinette, quel est le point commun entre l'hilarante critique du DVC par Libé, et le récit de la rencontre "à New York" (wa wa wa) entre le grand Philip Roth et la célèbre "Jo. S." du Monde des livres ? C'est facile, la réponse est dans le titre : ce sont des critiques qui parlent autant d'eux que de ceux qu'ils lisent, voient ou rencontre.

Dans le cas de libé, c'était tentant d'ironiser à propos du nanar attendu, de tomber avec bonheur dans la démolition, et d'apporter encore un exemple de divorce entre la critique et le bon peuple ! Comme le dit un fan du film sur Allociné, où les adolescents incultes n'hésitent pas à parler de "très grand film", "n'ecoutez pas les critiques des journalistes (ils sont payés par le vatican ou quoi ?)" Bien vu. Evidemment, le texte en dit plus sur libé, avec son snobisme humoristique et sa culture de la vanne acérée qui ont bon an mal an remplacé toute vraie subversion politique, que sur le navet, sauf qu'on en connait désormais la fin.

Dans le cas du Monde, notez ce passage fielleux contre la confrère "fiellieuse", "critique maison" qui contrairement à Savigneau, "déteste les contemporains qui comptent" ; mais venant d'une fan de Sollers, de Houellebecq et d'autres écrivains "qui comptent", on se demande comment Roth devra le prendre, lui qui passe désormais, bien malgré lui j'imagine, pour le copain de Tyrannie. A la lire mettre en scène cette relation de connivence, on retrouve presque la tonalité racoleuse des titres de Public, "magnifique expérience romanesque", phrase interjetée sans verbe, valant bien "Magalie : j'ai enfin largué Ludo" : comme dans le cas précédent, l'éloge vaut presque dégradation.

De saines lectures

Qui incarne la relève ? Qui sont les meilleurs "jeunes" (de moins de 40 ans) écrivains de langue française ? Pour 11 des 20 critiques littéraires selectionnés il s'agit d'Olivier Adam et d'Anna Gavalda. Certes, comme le dit le fig mag, il s'agit d'un "sondage effectué à un instant T", qui n'engage pas grand monde, et qui récompense le consensus, c'est à dire ceux qui sont le plus souvent cités, quel que soit leur classement. Mais bon, ce sont eux les "meilleurs", devant d'autres stars comme Nothomb (hum) ou Darrieussecq (rehum).

Quelqu'un a lu Olivier Adam ? Je ne connaissais même pas son existence, alors qu'il aurait pourtant "les faveurs des critiques". Mais Gavalda, qui a "les faveurs du public", je l'ai un peu lue. Et c'est bien le problème. Ah lala je vais encore tomber dans la critique facile, comme le dénonce notre ami Michael Youn (on ne s'en lasse pas), mais je ne peux pas m'en empêcher, surtout après ces deux années passées à voir des filles porter en sautoir le dernier Gavalda, celui avec des pastels rangés dans une jolie petite boite en couverture. Parce que Gavalda c'est bien écrit et sensible, mais cela n'a pas vraiment de portée au delà du petit drame intime, et rien qui donne envie de finir le livre.

Pourtant, ce serait la plus douée de la "relève". Cela confirme donc mon impression initiale : la litérature française actuelle, du moins celle qui est visible dans le collimateur des critiques, c'est pas franchement terrible.

La preuve. La dernière fois que j'ai lu un roman français récent, c'était Une vie française, de Jean-Paul Dubois, qu'on m'avait d'ailleurs conseillé ici. Effectivement, il y avait clairement l'ambition de construire autre chose qu'une vague histoire de famille, et d'ancrer les personnages dans leur contexte historique, cette cinquième république un peu honnie par l'espèce d'anarchiste qu'est Dubois (ou son personnage). Et cela fonctionne pas mal.

Seul problème, après avoir fini Dubois, et malheureusement pour lui, j'ai découvert Amoz Oz, (une histoire d'amour et de ténèbres). Un roman extraordinaire, magnifiquement écrit, qui tient les deux bouts (l'histoire d'Israà«l / l'histoire du narrateur) de façon impressionnante, le tout dans un style d'une richesse rarement égalée (et bravo aux traducteurs).

La comparaison était fatale.

Bénabareries

Il y a un sens de l'observation qui ne me déplait pas chez Bénabar. Les paroles sont plutôt justes (la musique, par contre...) : intelligentes, bien vues, un portrait fidèle-et-distancié-à-la-fois de la vie moyenne ou médiocre des petits couples trentenaires. Bien sûr, comme c'est gentil au fond, les petits couples aiment qu'on leur tende ce miroir pas vraiment flatteur, et ils font le succès du portraitiste. Forcément, ça créé des jaloux, et il se fait (un peu) aligner par libé, ce qui le rend presque sympathique à mes yeux.

La où Beigbeder parle complaisamment des turpitudes de la jeunesse dorée pour mieux les "dénoncer" et surtout nous faire baver, Bénabar, lui, travaille la matière familière de la classe moyenne, en souligne toujours la médiocrité, les petits renoncements façon ma copine en chef de famille dans un monospace ou les contradiction de notre petit confort (le "savon sans savon") - mais à chaque fois, c'est pour qu'on s'y sente à l'aise plutôt que de nous donner envie d'y échapper.

Il y a du stoïcisme dans cette acceptation de nos limites, mais un stoïcisme dégénéré, coupé du sens, rongé par le narcissisme et la complaisance. Je me décris dans toute ma médiocrité, mais finalement ce n'est pas si mal, ni une maladie honteuse, alors je n'ai pas à hésiter avant de me vautrer devant la télé avec une pizza.

L'anticonsumérisme en de bonnes mains

Je l'avoue, j'adore l'affiche de Hell dans le métro ; ce portrait décapité subtilement trash attire vraiment l'oeil et dégage quelque chose de plaisant. Bien sûr, le film sera à l'image du livre, une bouze ultra-racoleuse beigbeder-style qui se repère au bout de trois pages, mais ça me donne presque envie de faire chauffer ma carte illimitée (et de le regretter immédiatement après Edit : je viens de voir la bande annonce, il n'y a aucun risque que j'y aille).

Et comme le marketing via le blog, c'est l'avenir, même confondu avec le chat (?), Sara Forestier nous livre le message du film :

Le film n'est pas juste l'histoire "d'une pauvre petite fille riche qui envoie péter le monde", le film nous dépeint un mini-monde qui est en fait le rêve qu'on nous vend, ce que la société nous vend tous les jours comme un "paradis", comme le bonheur à atteindre (avoir une belle baraque, des grosses voitures, b*iser des bonnes meufs, être habillés en marque de luxe...) Et ce rêve que la société nous vend, est vendu à tout le monde. Je connais des mecs qui n'ont pas une thune, et qui vont mettre 150 euros dans une paire de nike. Pour être quelqu'un. Pour être il faut avoir? C'est un sujet très actuel.

Ahhh. Voilà de la thématique. Franchement j'adore cette approche dans le style de notre dandy favori, déjà discutée il y a quelques temps. Evidemment, c'est en allant au bout de la consommation que la superficialité des plaisirs qu'elle apporte éclatera au grand jour, et rassurera prolos et petits bourgeois sur l'inanité de leurs rêves de thune ; c'est sûrement pour cela qu'ils arrêteront, lors des déjeuners à la cantine, de spéculer sur ce qu'ils auraient fait avec l'euromillion, s'ils seraient allés le dire à la télé pour faire baver leurs potes, ou si bien sûr ils auraient choisi la discrétion, les nouveaux riches y'a rien de pire. L'argent ne fait pas le bonheur, on le sait, on le répète, et la cinglante Lolita Pille, en nous montrant (avec force second degré) l'envers du décor de la pétasse de luxe, travaille à faire de nous des mollah stoïciens.

Bizarrement, je crois plutôt que les gens iront voir ce film pour rêver devant la débauche de la classe de loisir ; et je crois que le film donnera surtout envie de niquer des pouffes, de s'habiller chez Prada et de rouler en voiture de sport, pas de relire le manuel d'Epictète. Je ne dois pas être sensible au message de retenue implicite, ou alors je suis trop corrompu, mais je voudrais bien qu'on arrête cette façon naïve de "dénoncer en montrant", comme tous ces films qui protestent contre la violence en poussant toujours plus loin les tortures filmées à l'écran. Si vraiment le but est dénoncer le rêve de la société publicitaire, et donc de promouvoir le plaisir de l'abstention, pourquoi ne pas montrer un berger alter content avec ses chèvres ?

Je n'ai pas vu les bronzés

Mais c'est pas la peine, un autre blogueur s'en est chargé pour moi.

Faisant fi de la critique et guère impressionné par l'énorme daube annoncée, je suis allé voir le troisième opus des Bronzés. J'aime bien me faire mon avis tout seul, et je suis capable de faire preuve d'une mauvaise foi sans bornes par simple esprit de contradiction. Je m'étais donc préparé à jouer au zélateur un peu invertébré, à rappeler aux uns et aux autres que les deux premiers de la série avaient été longtemps dénigrés avant de devenir cultes. Que les seins siliconés de Gigi et les moumoutes hyper tendance de Jean-Claude Dusse valaient les effets spéciaux d'un Star Wars survitaminé.

Bon (...)

C'EST UNE ENOOOOOOOOOORME MEEEEEEEEEEEEEEEEEERDE !

Mais alors une merde sidérale, une bouse suprême, un plaidoyer radical pour l'anéantissement sans délai de l'exception culturelle. J'ai cherché à défendre l'indéfendable avec tout ce que la nature m'a doté de mauvais esprit et de dandysme décadent. Désolé, il n'y a rien à sauver. Nada, peanuts, rien de rien !

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Tribute to Roth

Avant qu'il ne soit trop tard, que les fans de Philip Roth et surtout de l'hilarant Portnoy's Complaint aillent lire cette revue du New York Times (et que ceux qui n'ont pas lu ce livre le lisent immédiatement, c'est un ordre); son auteur a parfaitement compris Roth, sa fascination centrale pour la shiksa, et éclaire de sa propre expérience tout le génie de l'écrivain. Notons au passage que la fille goy, c'est l'essence de l'Autre, de quoi rebondir sur le finkielkrautisme du moment.

Il rend aussi justement hommage à Goodbye Colombus, le premier roman de Roth, une simple nouvelle d'ailleurs, qui est à la fois le résumé de toute l'oeuvre et de toute l'Amérique. Je n'avais jamais compris la culture américaine avant qu'elle se reflète dans le regard que porte le fils d'immigrant sur les WASP et les juifs qui veulent leur ressembler ; et l'essence même de la WASPité est concentrée dans le discours de clôture de l'université d'Ohio State qui donne son nom au livre et que l'un des personnages se repasse en boucle comme une sorte de prière.

Quelques extraits de l'article pour la route :

Shiksa (shik' suh) n. "gentile girl," from Yiddish shikse, from Hebrew siqsa, from sheqes, "a detested thing" + fem. suffix -a.

To fly away on the wings of a shiksa. To be near a shiksa, hold her, feel the warm downy mouth of one traditionally detested by my own people. To touch a shiksa - there, there and especially there. To be beloved by another kind. Essentially, to be free. (...)

The scene I remember most vividly is young Portnoy's Thanksgiving trip to the home of Kay Campbell, that pie-shaped representative of American normalcy. I was rereading the book in college and, at the time, making my own forays into the homes of Middle-American gentile girls. What struck me most was the smiling - at dinner, at bedtime, at the breakfast table, at the carwash, at Sunday bingo, after Sunday bingo. A nation of grinners and chucklers.

L'équivalence Racine - couscous

«Pour la sociologie, servant de base à tous les travailleurs sociaux, médiateurs, intervenants en banlieue, "la" culture n’existe pas; seules existent "les" cultures, toutes également légitimes. A force de marteler que "la" culture est oppression, élitisme, qu’une pièce de Shakespeare n’a pas plus de valeur qu’une chanson, et qu’un vers de Racine ne vaut pas mieux qu’un couscous, comment s’étonner qu’on brûle des bibliothèques?»

Cet extrait d'une chronique de Robert Redeker dans le Fig est repris dans l'article de Mona Chollet, en passe de devenir l'un des éléments-clé du débat autour de l'affaire Finkielkraut.

Redecker, avec cette lecture délirante de Bourdieu ou de son courant, reprend une des grandes angoisses de Finkielkraut : qu'on puisse dire, comme un nihiliste russe, "une paire de botte vaut bien Shakespeare". Cet exemple de l'équivalence Racine-couscous, totalement fictif, semble bien issu de la fameuse citation, comme c'est discuté chez Schneidermann. On peut juste imaginer qu'un type qui crève de faim préfère effectivement un couscous à Racine, mais c'est un détail trivial.

Je hais les relativistes ; mais comme Mona Chollet, ou comme Lançon dans son excellente chronique de Charlie sur le même texte, je vois bien que le concept de couscous n'est pas neutre, et que de jouer sur les différents sens du mot culture pour opposer à la grandeur de la culture classique française la culture culinaire arabe ressemble à de la provocation raciste.

Et si je hais les relativistes, si je soûle tout le monde une fois par semaine en hurlant contre la culture de masse et l'idéologie "no prise de tête", je hais encore plus les philistins comme Finkie et son ami, et ceux qui les lisent. Quoi de plus répugnant que d'imaginer un gros porc branché en permanence sur TF1 dont le bulbe rachidien se met à vibrer quand il entend opposer Racine et couscous ? Quelle fierté il a d'être français ! Il n'a pas un seul bouquin ? Il n'a pas lu Racine, sauf à l'école, contraint et forcé ? Il ne regarderait jamais une pièce de Racine à la télé, si ce genre de programme était seulement imaginable ? Peu importe, ce qui compte c'est d'être issu de cette race brillante et géniale, et de pouvoir revendiquer son petit kitsch de culture française, ce point culminant de l'occident, avant de se dire qu'on a bien fait d'apporter notre lumière aux bougnoules.

Quoi de plus démagogie de se prévaloir d'une grande culture dont on n'a rien à foutre, à part peut-être dans le cas de Finkie (je le crois sincère), dont on s'est irrémédiablement éloigné parce qu'elle est chiante et difficile d'accès, et de s'en prévaloir non pour la diffuser, mais pour en faire un marqueur de classe, ce que dénoncent justement les sociologues que n'a pas lu Redeker, ou pire encore, un instrument de tri ethnique. La seule chose qu'on gagne avec cette affaire, c'est de momifier encore un peu plus Racine, au fur et à mesure qu'on en fait le totem de notre génie français.

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