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radical chic

Ca va refonder dur

On lit Libé, on se prend d'espoir et puis voila, tout recommence. Une nouvelle fondation ? Fort bien. Réconcilier le PS et les intellectuels, passer des diagnostics aux propositions concrètes ? Parfait. Et puis on regarde les noms - toujours les mêmes, à l'exception du frère de PPDA (?) - on voit qui va faire tourner la structure ("Six permanents (profil Sciences-po, écoles de commerce)") évidemment installée dans le 7ème, et on comprend rapidement que l'UMP peut dormir tranquille.

Aujourd'hui le PS crève parce qu'il ne sait plus parler aux classes populaires, convaincues que leur sort ne changerait pas des masses si elles revenaient voter à gauche ; dans ce désordre idéologique où mêmes les intérêts de classe semblent être ceux des autres, où les mesures destinées aux plus fragiles suscitent les envies et la haine entre pauvres, une majorité préfère l'UMP et ses promesses de purge. Et comme le PS l'a bien compris, ses courants s'activent autour de questions fondamentales pour le bon peuple : "un constat lucide s’impose à la gauche : la France prend du retard, sa compétitivité s’est dégradée, ses finances publiques sont désastreuses..." (sur le site des jospino-delanoistes, via versac) Voila qui va mobiliser de l'électeur, la compétitivité.

A vue de nez, la fondation terra machin n'y changera rien, a part produire des propositions comme celle qui consiste à faire financer l'investissement dans l'enseignement supérieur par les étudiants, le genre de machine blairiste qui ne sert pas forcément à grand chose, à part faire perdre les élections ou relancer un mai 68. C'est terrible, car à partir d'un diagnostic juste (les impôts de tous payent les classes prépas des riches) on arrive à des propositions politiques intenables car elle menacent le sentiment de gratuité ou l'idée de service public, sans apporter les outils de cohérence idéologique qui permettraient de faire changer le regard sur ce service public.

Encore une fois, le PS et ses fondations satellites ne produisent qu'une seule image, celle d'un parti de technocrates obsédé par un fantasme de fine tuning de la politique sociale, sans jamais comprendre combien les représentations symboliques qu'ils bousculent sans ménagement - le choix de la compétitivité, la "modernisation" du service public - sont des machines à perdre. Sans la capacité d'intégrer les expériences d'angoisse et de déclassement d'une grande partie du pays (pourtant bien comprises par Morin), mais aussi les critiques qui montent contre le règne de la marchandise, ces réflexions sont stériles.

Happy Birthday Mister President

Ah ils sont beaux ces gens qui donnent leur confiance et qui veulent tout de suite des résultats ! Comme si on pouvait réveiller un pays prolétarisé par 50 ans de socialisme - au moins - en douze pauvres mois ! Sarkozy est presque seul, hormis quelques patrons courageux, face à une masse immobile et stupide qui refuse de comprendre que l'élection n'était que le début des efforts, pas la solution à tout.

De toute façon les français ne savent que se plaindre ! Ils râlent pour leurs salaires en berne - forcément, depuis les 35 heures, hein - mais quand on leur propose des heures sup bonifiées y'a plus personne pour trimer ! Elle a bon dos la complexité administrative, surtout au milieu d'une semaine à double pontage ! Et ça louche du côté des riches, et ça voudrait de l'argent, mais les caisses sont vides désormais : ils peuvent pas voter à droite puis tout à coup réclamer encore des subventions !

Sans compter cette histoire de hausse des prix, le nouveau sport national. On dirait que les français comparent chaque jour le prix des yaourts nature marque distributeur avec le cours de la veille ! Les courses chez Lidl, c'est la bourse du français moyen, sauf que, évidemment, ça ne fait que monter, c'est sans risque ! Si les français avaient un peu le sens des affaires, ils achèteraient des stocks et les revendraient juste avant la date de péremption, c'est garanti, mais bon en France on n'aime pas l'argent, surtout celui des autres.

De toute façon y'a encore 4 ans de réformes, alors on en reparlera de la retraite dans 4 ans quand ils se retrouveront avec 30% de leur salaire, ah oui fallait en faire un peu plus, ça suffit pas de voter et d'attendre que le bonheur tombe du ciel ! D'ici là le yaourt aura doublé de prix, et faudra se consoler autrement, pas exemple avec les histoires de cœur du patron, ou alors la chasse aux récidivistes.

Week-end à Libé

Toujours pas trace, sur le site de libé, de la rubrique "monjournal", ex "journal de la semaine" ; c'est dommage, car cette semaine signée Alain Schifres est plutôt réussie. D'abord, il traduit enfin en mot une tendance énervante de la langue : "La mode est à supprimer le verbe et l'adjectif. On ne veut que des noms, on va au listing. Le français se substantive, il devient pierreux." En effet, ce matin même, je tombais sur une affiche de la marie de Paris déconseillant "le nourrissage" des oiseaux. Ben tiens. Mais surtout, Schifres aligne les "semaines" (comme il dit) un peu snob qui font miroiter la vie des intellectuels chanceux :

"Pour en revenir aux Semaines, il y en a du dernier chic. L'auteur déjeune avec Carla. Il dîne avec Milos qui adapte une de ses oeuvres au cinéma. Il fait une conférence à Berkeley, rencontre ses lecteurs à Strasbourg, appelle son agent à Toronto, soupe avec Hichir qui le traduit en japonais. Il ne donne que des prénoms, comme chez les coiffeurs et les socialistes. Il cite Saint Augustin, Pascal, Graciàn et trois lignes bien senties tirées de l'Art de la guerre de Sun Zi".

Avec le temps, il fallait bien que la rubrique suscite sa propre critique, et c'est fort bien vu - sauf peut-être pour Sun Zi qui, trop commun, ne sert plus que dans les manuels de management. Le reste du papier célèbre les "choses qui n'en valent pas justement pas la peine", ce qui généralement rend ces chroniques charmantes. Alors pourquoi ne les trouve-t-on pas en ligne ?


A part ça, je glande, comme c'est bon. Et je pense affectueusement à ces connards de sarkozystes qui veulent nous mettre au travail tandis qu'ils se gavent, eux aussi, de RTT sur les plages de Deauville (pas moi, pas Deauville).

La stratégie de la peur

Je suis presque d'accord avec le camarade Hugues et son ironie comique :

D’abord, la banalisation du Livret A conduira fatalement les banquiers à proposer à leurs clients d’échanger ce placement pépère contre des parts dans un hedge fund basé à Macao. Le hedge fund se révélera alors une arnaque et les pauvres malheureux perdront leur chemise.

Mais ce n’est pas tout : la Société Générale, la BNP et autres LCL investiront probablement ce qui restera de la collecte du Livret A dans la bulle immobilière des Emirats, mettant un coup d’arrêt à la construction de logements aidés en France et condamnant des milliers de famille à la rue.

Il faut le reconnaitre : face au gouvernement qui déroule sa politique libérale, la réponse de gauche consiste souvent à grossir le trait, en agitant les mêmes chiffons rouge, "privatisation" et "fin du service public". Hélas, la propension à réagir par l'absurde à la moindre saloperie gouvernementale ne fait pas avancer le débat.

Cette réduction du débat public au chiffon rouge, c'est la victoire de TF1 ; en forçant la gauche à communiquer par l'angoisse pour réveiller les téléspectateurs du 20 heures, on rentre dans la logique de la télévision et de ses deux mots d'ordre : fear and buy. Comme le service public n'est pas glamour comme un pub ricorée, autant utiliser la méthode du fait divers. Alors tandis que les amis de Pernaut tremblent à l'idée de prendre un taxi dans Paris vu tous les violeurs en liberté, essayons de leur faire peur avec des prévisions apocalyptiques pendant les 10 secondes de voix accordées, entre deux faits divers, aux syndicalistes.

Certes, il y a de bonnes raisons de protester contre la réforme du Livret A : notamment parce que les banques qui le commercialiseront ne confiront pas l'ensemble des fonds collectés à la CDC : au nom de quoi ? Comme il y avait d'excellentes raisons de lutter contre la loi d'autonomie des universités. Mais compter sur la peur comme argument de mobilisation ne marche pas. L'irrationalité ne mène nulle part et n'empêche pas le déroulement des réformes ; pire, elle finit, comme le dit Thierry Pelletier dans un excellent billet, par permettre au Sarko de se la jouer protecteur :

C'est bien simple l'ultra libéralisme, sympa, raisonnable et indispensable nous sauvera de l'ultra libéralisme fou. Sempiternel procédé mafieux qui consiste à offrir la protection de sa force comme seul recours aux victimes de sa propre violence.

Diplomatie d'affaire

Ouais, bon, allez c'est facile de citer le programme de notre chef à nous :

L’Europe est d’abord une grande culture. Elle doit agir dans le monde pour que les valeurs de la civilisation ne cèdent pas sous la pression des seuls intérêts commerciaux et financiers. Elle doit défendre les droits de l’homme, la démocratie, la protection des plus faibles, la solidarité, la protection de la nature.

ou encore

Notre fierté repose enfin sur la vocation particulière de la France dans le monde. (...) Je favoriserai le développement des pays pauvres, en cessant d’aider les gouvernements corrompus, en mettant en place une Union méditerranéenne avec les pays du Sud,en donnant la priorité à l’Afrique. Je ne passerai jamais sous silence les atteintes aux droits de l’homme au nom de nos intérêts économiques. Je défendrai les droits de l’homme partout où ils sont méconnus ou menacés et je les mettrai au service de la défense des droits des femmes.

et de le mettre en regard de la diplomatie du cirage de pompe qui est pratiquée aujourd'hui. Sans remonter jusqu'au Khadafi Circus, entre l'humiliation publique à Pékin pour défendre Carrouf et la visite à notre grand ami Ben Ali ("Aujourd'hui, l'espace des libertés progresse (en Tunisie). Ce sont des signaux encourageants que je veux saluer", oui da), on est quand même loin du compte. A cela s'ajoute l'alignement sur les positions de l'Otan qui n'a pas fait débat très longtemps.

Faut dire qu'avec ces histoires de violeurs récidivistes, y'avait des trucs plus spectaculaires à la télé.


Question subsidiaire : qui peut croire encore que soutenir des régimes pourris et violents comme celui de Ben Ali permet de lutter contre le terrorisme et / ou le mouvement islamique (qu'on confond un peu vite) ? Qui aujourd'hui fait une meilleure pub d'Al Queada que la ploutocratie tunisienne ? Quelle véritable force d'opposition populaire peut émerger en dehors de l'islam politique (sans qu'il s'accompagne nécessairement d'une frange jihadiste) ?

Retour sur le casual friday

Les citations de vendredi me plaisent énormément et me dérangent en même temps. Parfois le hiatus entre le discours dominant sur le travail et la réalité du salariat est tellement criant que tout est bon pour le combler, même ces "dénonciations" qui peuvent sembler trop caricaturales. En effet, dire que celui qui bosse tous les jours de 9h à 18h est un esclave, c'est s'exposer à de nombreux recadrages : non seulement celui qui travaille devrait déjà s'estimer heureux, mais le travail d'aujourd'hui est moins pénible que celui d'hier, sans parler des journaliers chinois. On se sent parfois enfant gâté quand on crache sur ce travail là, et d'ailleurs certains textes ultra-gauchistes qui justifient les comportements de passager clandestin sous prétexte que le travail est aliénant m'énervent - puisque vivre au crochet des allocs pour échapper au boulot, c'est se transformer en rentier du boulot des autres (et se faire l'idiot utile de la droite qui adore prétexter de la chasse aux "faux chômeurs" pour sucrer les droits de tous).

Et pourtant, la réalité est têtue ; il n'est pas forcément besoin d'en passer par le travail dégradé (exploitation, stress ou harcèlement, pour faire court) pour noter combien l'affaire est absurde. Il suffit de passer un matin pour une réunion à la Défense pour se sentir comme un poulet en batterie ; il faut juste prêter l'oreille aux propos échangés lors de la même réunion (j'avoue avoir un faible pour les services achat, mais bon) pour entrevoir le système délirant du travail tertiarisé : un ordre entièrement rationnel, cohérent jusqu'au manque total de sens, à moins de considérer que "boucler le projet X" constitue un but en soi. C'est d'ailleurs pour cela que fleurissent les romans qui se passent en entreprise, tant la dénonciation de cet univers obéit à une évidence.

Le travail est absurde, comme les désirs de gadgets ou de bagnoles ou de week-end au soleil (quoique...) le sont quand on prend la peine d'y penser un instant ; mais cette absurdité conditionne tout le système. Il faut alors choisir : soit le confort individuel (n'est-ce-pas) au prix d'un renoncement à une grande partie de son temps - quand il ne faut pas agir complètement contre ses principes, virer des gens ou fabriquer des merdes qui polluent, soit accepter de vivre en paria, mal logé et mal nourri, pour se voir rappeler à chaque instant qu'on n'existe pas quand on ne possède pas un peu.

Difficile de sortir gagnant d'un tel choix, et il ne faut pas s'étonner que la dépression - qui accroit d'ailleurs la lucidité - devienne la maladie de l'époque : non seulement on doit subir tous les jours les diktats d'un système qui marche sur la tête, mais il n'est pas permis de s'en plaindre sans passer pour un fou ou (au mieux) un enfant gâté.

Casual Friday

J’avoue tout. Je ne conseillerais jamais à des jeunes d’entrer dans une entreprise même si, ce qui est pure fantaisie, on devait leur y promettre toutes les sécurités. Je le dis sans colère, comme une conviction acquise : l’entreprise n’est pas un bon terreau pour le végétal humain. Les médiocres s’y enferment dans leur médiocrité, les meilleurs y perdent leurs qualités ou sont contraints de les mettre en veilleuse. De la base au sommet, l’entreprise développe les petites habiletés et cisaille les grands élans. Elle entraîne irrésistiblement vers le bas. Il faut s’y montrer plus avisé qu’intelligent, plus calculateur qu’inspiré, plus malin que diplomate. Ou se taire, ronger son frein, se mitonner son ulcère. C’est le lieu des fausses rencontres, de l’expression truquée, des enthousiasmes mimétiques, de la soumission à la force des choses ou plutôt à ceux qui se sont soumis, pour en tirer avantage et gloriole, à la force des choses. On s’accoutume à l’entreprise comme à une drogue : moins par plaisir ou par goût que parce qu’on se croit incapable de la quitter. (...)

Jean Sur, Résurgences, marché 36

(...) Ne promouvoir que le salariat me semble terriblement limité. Voir seulement l'homme comme un être recherchant une paie me semble une conception étroite de l'humain. C'est une forme d'esclavage.
Aujourd'hui, dans les pays du Nord, chaque enfant travaille dur à l'école pour obtenir un bon travail. C'est-à-dire un bon salaire. Adulte, il travaillera pour quelqu'un, deviendra dépendant de lui. L'être humain n'est pas né pour servir un autre être humain. Un travailleur indépendant, qui tient une échoppe par exemple, travaille quand il en a besoin. Si certains jours il ne veut pas travailler, il le peut. Il a fait sa journée, il profite un peu de la vie. Il n'a personne à prévenir s'il a une heure de retard. Il ne s'inquiète pas de perdre une partie de son salaire. Quand nous étions des chasseurs-cueilleurs, nous n'étions pas des esclaves, nous dirigions nos existences. Des millions d'années plus tard, nous avons perdu cette liberté. Nous menons des vies rigides, calées sur les mêmes rythmes de travail tous les jours. Nous courons pour nous rendre au travail, nous courons pour rentrer à la maison. Cette vie robotique ne me semble pas un progrès. Avec le salariat, nous avons glissé de la liberté d'entreprendre et d'une certaine souplesse de vie vers plus de rigidité. J'ai un salaire, un patron, je dois faire mon job que cela me plaise ou non, car je suis une machine à sous.

Muhammad Yunus, in le Monde : "Le système est aveugle à toute autre considération que le profit"

For tens of thousands of years, human beings didn’t have clocks. They lived, amazingly, by the sun and the moon and seasons and the needs and rhythms of their bodies. The clock is a very very recent invention, and even more recent is our modern society’s slavish adherence to the dictatorship of the clock.
Only very recently have we been forced to work from 8 to 5, and to go to school and follow a very rigid class schedule. Only very recently have we become obsessed with tracking and making use of every minute, so that we have things to do when we’re waiting for other things to happen.
Only recently did we begin to lose our humanity, begin to lose the art of conversation and the art of listening to our bodies, begin to lose sight of what’s really important and begin to become robots.

Zen Habits, Simple Manifesto: Break Free from the Tyranny of the Clock

Si vous lisez ce livre, sans doute faites-vous partie de la famille nombreuse des salariés d’entreprise, de statut cadre ou pas encore. Il y a fort à parier que, chaque jour, votre réveille-matin sonne avant l’aube. (...)
Comment tout cela a-t-il commencé ? Quand avez-vous acheté ce réveille-matin ? Quand le précédent est tombé en panne, n’est-ce pas ? Peut-être que, d’aussi loin que vous vous souveniez, la vie s’est profilée ainsi (...)
Pourriez-vous vous imaginer sans travailler ? Le rythme quotidien du bureau vous est-il indispensable ? Si oui, l’admettez-vous pourtant ? Êtes-vous reconnaissant à l’entreprise de vous avoir accueilli, fourni cet espace, cet ordre dans lesquels vous avez trouvé vos rails ?

Antoine Darima, Guide pratique pour réussir sa carrière en entreprise - Avec tout le mépris et la cruauté que cette tâche requiert

Poncifs (II)

Sarkozy s'adresse aux Français. Il va tenter de remonter la pente. Il va parler de réformes. Il va essayer de renouveller un format télévisuel traditionnel. Et on voit des tonnes d'articles qui commentent, non l'action de l'Elysée, non même la stratégie de comm' de l'Elysée, mais les milliers de détails comme le plancher lumineux monté pour l'occasion, le choix du réal, les journalistes qui vont interroger (le terme est trop fort) le président, etc.

Seul libé mentionne le coût de l'affaire : 280 000 euros, à la charge des deux télés qui se retrouvent dans une situation un peu étrange : obligées de raquer pour une émission qu'ils produisent aux ordres, sans la moindre liberté, tout le monde étant "casté" par le chateau. A tout prendre, je préfère que ce soit les télés qui payent plutôt que les contribuables, mais combien d'années allons nous tolérer encore ce mélange des genre ? A part chez Poutine ou Burlusconi, quels pays voient le chef de l'état s'inviter à la télé et poser les règles ? Est-ce si différent de l'émission de Chavez, le fameux "allo président", kitsch latino en moins ?

On nous soûle de détails inutiles, demain on commentera la "performance" (ou son absence), mais personne pour souligner combien tout ça pue la république bananière. Et pas la peine de me dire en commentaire "ah bah, ça t'étonne, mais c'est comme ça depuis toujours", c'est bien parce que tout le monde trouve ça normal que ça ne change pas.

"Economie sociale et écologique de marché"

Au moins, on rigole.

Edit. Ces contorsions idéologiques ne vont pas convaincre les modernisateurs qui veulent que le PS lèche l'entreprise et le marché avec enthousiasme, ni les archéos qui pensent que le marché (qui n'est pas forcément le capitalisme) est intrinsèquement vicié et que le PS doit garder en perspective le dépassement du capitalisme.

Et quel besoin de poser la "carte d'identité" ? Qui la demande, la carte ? Qui crie "vos papiers" ? Si une clarification idéologique est nécessaire, elle ne doit pas commencer par cet exercice de synthèse absurde qui donne forcément un gloubi boulga conceptuel social-et-écologique. A force de dépasser les contradictions sans les penser, le parti se retrouve à poil une fois qu'il faut dire concrètement ce qu'on fait et comment on propose autre chose que la politique de rigueur de la droite.

Je suis un peu dur : s'il y a bien un souci de ne pas lâcher l'idéal sous la pression du réel, ce qui est louable et doit nous différencier d'une droite collée à la réalité comme des pneus pluie au bitume grisâtre de ce début avril, l'idéal est quand même réduit à la portion congrue d'un slogan publicitaire ; ça ne suffira pas.

Belle manipulation

En effet, elles sont gênantes, ces images montrant une frêle athlète handicapée attaquée par des brutes tibétaines ! Pas étonnant que les chinois s'en émeuvent, eux qui sont si sensibles à la violence. Sarkozy a bien fait de s'excuser en notre nom, et il reste à espérer que cela fera taire les mécontents qui sont prêt à se priver de Carrouf par patriotisme.

Ce n'est rien de dire que les Chinois ont été déçus par cette violence ; ils avaient pourtant laissé la (pas encore) célèbre Jin Jing évoluer sans défense, tant il était inimaginable qu'on puisse tenter d'éteindre une torche réfugiée dans les bras d'une femme en fauteuil roulant. Confiants dans la bonne nature parisienne, ils ont non seulement replié leur gardes en blanc et bleu, mais aussi offert une pause aux policiers en rollers, ne laissant que deux-trois CRS pour ne pas troubler le paisible cortège.

Ce qui devait arriver arriva, et les manifestants purent approcher bien près de la flamme. Les images spectaculaires qui en résultent, soigneusement coupées, donnent bien l'impression de la dernière sauvagerie (voir sur le film de Rue89). Une fois mises en boites, il ne restait qu'à rappeler la troupe puis éteindre la torche (voir sur ces images de France 2, à 1'30''), torche qui - heureusement pour elle - n'est plus jamais sortie sans protection (voir LCI, 2'50'').

Poncifs (I)

On ne sait que choisir, entre les crétins qui s'excitent sur les nouvelles technologies et les pauvres directeurs de conscience qui nous invitent à la prudence. Encore un exemple de la deuxième catégorie dans le Monde, où l'on nous explique que les emails peuvent être néfastes, qu'à force de trop vouloir gagner du temps on finit par en perdre, gna gna. Toujours le même genre d'article, qui alimente les mêmes poncifs, variation éternelle sur la technologie qui ne doit pas nous rendre esclave.

D'un point de vue pragmatique, c'est bien une perte de temps. Si encore cela pouvait faire tilt dans la tête des malades narcissiques qui arrosent la moitié de la terre en copie dès qu'ils écrivent trois lignes à un client, on pourrait tolérer ces papiers, mais ils ne sont jamais lus que par ceux qui en connaissent déjà les arguments. Le mail déconcentre ? Très bien, mais bonne chance pour échapper à l'emprise d'une boite de réception qui clignote, sans parler d'un blackberry en chaleur. Pourquoi enseigner la tempérance alors que la seule solution serait de couper les accès ?

Et plus largement, peu importe la façon dont le temps est gaspillé au travail. Croire que cela créé du stress, c'est confondre l'un des symptômes avec le principe même de la maladie. Le sentiment d'urgence est souvent la seule chose qui donne du sens au travail, tandis qu'on se bat contre des délais toujours plus absurdes. Machin doit voir truc, bidule présente machin devant chose, avec tout le comité zob, il faut qu'on soit prêts, ne nous laissons pas déconcentrer par les mails urgents. La belle affaire.

Jeunesse qui bouge, mes c...

Je devrais pas faire de pub à ces mickeys, mais Bix m'a tenté à propos de "quarante ans plus tard", "cette vaste blague anti mai-68" comme il le dit justement. C'est complètement ridicule, et en même temps riche d'enseignement.

Résumons-nous. L'UMP a réussi une belle bataille idéologique contre 68, qui a consisté principalement à déformer les événements de mai - une affaire d'enfants gâtés manipulés par des crypto-communistes - puis à attribuer tous les maux de l'époque à ce péché originel. Pas d'autorité dans les écoles ? Mai 68. Le bordel, le sida, le chômage, la publicité ? Mai 68. L'élection de Sarkozy ? Mai... Ah non, pardon, quoique il représente bien la rage individualiste et la famille décomposée. Bref, mai 68, la fin d'un monde, comme je l'écrivais dans un vieux billet.

Manque de pot, il s'en trouve qui voudraient trier le bon grain de l'ivraie, comme l'UMP promet de faire la différence entre le travailleur que se lêve tôt et le glandu qui vit aux frais de la princesse ; en sorte, on voudrait gagner sur tous les tableaux. Alors il y a ce site, avec ces jeunes qui bougent, la nouvelle jeunesse sage ou dorée qui s'identifie aux "enfants gâtés" de mai 68 ; dans la tête de l'UMP grandes écoles, les ouvriers en grève ou Grenelle ça n'existe pas vraiment, on ne retient que la libération des carcans et une sorte de mouvement salutaire qui a permis de coucher avec des filles sans se faire cogner par leur père.

Ca donne donc un site tordu, qui cherche à faire une place aux vieilles choses réacs comme Marini ou ce jeune député au style VRP et qui continuent à voir 68 par le prisme de l'effondrement des traditions, et ces jeunes blanc becs qui "s'éclatent", dont on peut pourtant être sûr qu'ils ne se sont jamais révolté contre rien. Au contraire, cette jeunesse ressemble à un matin Ricorée, un idéal d'harmonie bien propre sur soi, discrètement du côté du manche. C'est la jeunesse qui bouge et qui veut se débarrasser des acquis sociaux et autres reliques qui forcent leurs patrons à payer des charges et retardent d'autant leur accession à Cogédim ; c'est la bonne histoire de la rupture, celle du changement - pour le pire.

Alors certains en profitent pour s'essayer à l'écriture ("Tels sont les restes de Mai 68, palimpseste de l’histoire, dont les mots n’auront été que les dés cunéiformes du hasard jetés dans le ciel d’une Europe en paix où l’on voulait faire entrer la guerre" - non je n'invente rien), d'autres font un contre-sens habituel sur la liberté ("j’ai ainsi voulu offrir à mes enfants une société sur laquelle souffle un vent de liberté : liberté d’entreprendre, liberté de choisir son éducation, liberté salariale par un marché du travail assoupli, …Je voulais mettre fin à certains immobilismes et carcans dans lequel est plongé notre pays." - "liberté salariale", comme c'est beau).

A une époque encore récente ce genre de bricolage idéologique n'aurait pas été possible ; aujourd'hui, quelqu'un va leur reprocher d'accaparer un héritage qui ne leur appartient pas, ce qui est exactement le piège qu'ils ont tendu. Laissons faire : Mai 68 appartient effectivement à tout le monde, alors espérons que de se pencher sur la révolte du passé leur fera sentir, par comparaison, le fumet moisi de la "véritable « révolution culturelle » à droite" qu'ils prônent. Tiens, je leur suggère de commencer par Jean Sur, et ce texte remarquable à propos d'un livre sur 68 de Kristin Ross : "Pourtant, de cette poubelle soudain vidée de ses détritus anciens et récents, s’élevait le plus léger des chants, le plus aérien, le moins prévisible".

Fait ch'tier

Vous n'en avez pas marre d'entendre le mot ch'ti tout le temps et à toutes les sauces ? Et pas seulement à propos du film, ou de ses produits dérivés, ni des inévitables articles qui font le point sur le "phénomène" pour meubler les périodes sans inspiration. On dirait que l'une des conséquences imprévues du succès de Danny Boon est la disparition complète de la notion de "Nord" au profit de l'attrape-tout "ch'ti". C'est pratique et c'est tellement plus sympa, "gens du Nord" semblait sec et géographique, ch'ti c'est tout de suite convivial.

C'est à se demander si l'apparition de nouveaux mots - ou leur résurgence comme dans ce cas - ne créé pas ce qu'ils désignent. C'était le cas de "bobo", terme qu'on entend en permanence et dont on voit bien que ce qu'il nomme (dans sa version française d'ailleurs) n'existait tout simplement pas avant l'invention du mot. Et c'est encore le cas pour ce qui nous intéresse aujourd'hui, comme si l'on prêtait soudain attention à tout un pan de la culture populaire, par ailleurs passablement caricaturé, qui n'existait pas sur les radars auparavant. La preuve ce matin dans un journal gratos, où le journaliste précise qu'on "entend l'accent ch'ti" au parc Astérix. Evidemment, cette remarque n'aurait pas été possible trois mois plus tôt, car jamais il n'aurait entendu ou reconnu cet "accent".

Du coup Ch'ti va servir de désignation générique pour à peu près tout ce qui est au nord de Paris, aspirant toutes les nuances dans la joie du consensus. Je vois peut-être tout en noir, mais il me semble qu'à chacun de ces nouveaux mots à la mode la langue s'appauvrit un peu plus.

Cogner sur les chômeurs, c'est bon ça

Une offre d'emploi acceptable, c'est 70% du salaire précédent et moins de deux heures de transport par jour ? C'est sans doute la version française de la flexecurité (ou flexisécurité - le sale mot tiens) ? C'est complètement obscène. Pas besoin d'en rajouter, je cite Fontenelle qui écrit mieux que moi :

Prenons, je te prie, le cas, imaginaire, du gars qui aura trimé toute sa vie pour un plantureux salaire, disons 1.000 euros mensuels bruts - et qui à la fin de son épanouissante carrière sera libéralement dégraissé par un patron de gauche, avec en guise d'indemnités la promesse, jamais tenue, d'un prompt reclassement et une chaleureuse accolade.

Il va tranquillement s'installer, comme font les rentiers, nous disent les menteurs qui prétendent régner sur nos vies, dans un chômage de longue durée - où en parasitaire salaud il fera payer par l'Etat, aux caisses de chez Lidl, ses paquets de coquillettes.

(...)Pas de ça, Moussa: le temps est fini, proclament les klaxons régimaires du Medef, où le gueux licencié, impudent pique-assiette, se goinfrait de pâtes au riz aux frais de la collectivité.

Repeint aux couleurs de la délinquance passive, livré à l'obscène concupiscence d'un patronat dont Matignon exauce enfin le rêve, fou, d'une masse taillable et corvéable à merci (au nom il va de soi de l'intérêt supérieur du Marché), notre salarié devra, demain, accepter n'importe quel boulot de merde, à moins de 59 minutes et 59 secondes, maximum, de chez lui, pour un salaire, somptuaire, de 700 euros - ou crever.

Le coup de la rigueur pour après les municipales, c'était pas un fantasme de vieux socialo frustré. Notons que cette belle rigueur ne cible que les plus faibles, chômeurs - bien ou mal payés d'ailleurs - et autres filous qui se faisaient payer des lunettes à 40 euros par la sécu ! Pas étonnant, tiens :

Désormais, le travailleur s’identifie aux riches, et il se compare à ceux qui partagent sa condition : l’immigré toucherait des allocations et pas lui, le chômeur ferait la grasse matinée alors que lui « se lève tôt » pour aller trimer… Son ressentiment est ainsi habilement dévié de sa cible légitime, et l’on voit s’enclencher un redoutable cercle vicieux : plus ses conditions de vie se dégradent, plus il vote pour des politiques qui les dégraderont encore

(Mona Chollet dans le diplo, dont on reparlera à l'occasion ici).

"Je participe, tu participes, ils profitent"

« Dès que tu risques d’arrêter la ligne, le group leader te fait remarquer que tu mets la prime de tes collègues en danger », déplore Fred. (...)
« Si tu as le malheur d’être victime d’un accident de travail, le chef tente de te dissuader de le déclarer en t’expliquant que tu vas perdre ta prime et, plus vicieux encore, que tu vas la faire perdre aux copains aussi. Il t’accompagne à l’infirmerie, pour être sûr que tu ne parles à personne et pour essayer de te persuader », raconte David.

In Toyota, cette machine qui brise les hommes, sur le site de l'Humanité.

C'est écrit dans l'Huma, ils ont dû trier les témoignages pour faire comme dans Zola, histoire de "dévaloriser le travail", ce sport français. Trop facile de filer la parole à une bande de cégétistes qui ne se rendent pas compte de leur chance, travailler pour 1100 à 1300 euros par mois plus une prime objet de tous les chantages !

Ce qui me rend malade dans ce témoignage, ce n'est pas tellement la réalité du danger au travail ni même les cadences infernales : même si tout est fait pour qu'on l'oublie, il n'y a là rien de nouveau. C'est plutôt ce retournement du collectif de travail, la mise en concurrence de chaque salarié au regard de la prime commune. Si tu bosses pas, tu as du mal à finir le mois, et tes copains aussi. Comme une variation sur le thème "si tu fais grève, tu coules l'entreprise". C'est l'envers du "travailler plus pour gagner plus", la mort de la solidarité et le pourrissement généralisé de vies entières pour avoir de quoi survivre.

Et quel autre choix ont ces salariés de Toyota, puisqu'aujourd'hui on ne vit plus avec un Smic en France ? A leur place, je ferais sans doute pareil, je culpabiliserais à l'idée d'arrêter la chaîne. Alors combien d'années tiendront-ils pour "(l)es enfants, la maison à payer, un crédit pour la voiture" ?

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